Au fil de l'eau
   

Menu
Accueil
Derniers messages
Faites connaître ce blogue
Archives

Un blogue de :
zero
zero

Liens
francopee.com
Les Pensées de Zénon
Owen Meany
Les jours enfuis
Jargon carnetier
Archives PLUS
marqueur eStat'Perso

Catégories
carnet
Cerveau > apprentissage
Citations
psychologie
Récit >
Réflexions
Santé
Savoir
savoir

 

Publié le lundi 4 août 2003

Lundi 4 août 2003
Récit tiré à hue et à dia

Tous les parents savent qu’entre 3 et 5 ans déjà les enfants aiment se faire raconter des histoires palpitantes, sous forme de contes fantaisistes qui captent l’attention, frappent l’imagination et les aident à mieux négocier les situations de conflits rencontrées durant leur vie quotidienne, présente et future.  Ce goût initial s’oriente plus tard vers les récits dont certains adultes sont friands toute leur vie durant, parce qu’ils mettent en valeur d’inépuisables ressources du langage humain.

 

Qu’on soit petit ou grand, les récits alimentent notre curiosité et nous extirpent un instant des routines répétitives en nous proposant la narration divertissante d’événements imprévus ou remarquables.  S’ils ne répondaient à cette quête quasi insatiable de l’exception, il y a de fortes chances qu’on décrocherait plus tôt des récits en question.  Peut-être pour basculer dans le champ du discours, ce versant langagier alternatif principal aux histoires anecdotiques qu’on aime tant se raconter.  Mais les articulations trop abstraites du discours n’offrent pas une prise appropriée à l’exercice des opérations intellectuelles plus concrètes chez les plus jeunes(1).

 

Second point commun : les relations de pouvoir sont monnaie courante, non seulement dans la majorité des récits dédiés à n’importe quel groupe d’âge, mais également dans les discours où elles sont parfois explicitement discutées : Le Prince de Machiavel en est un exemple type.  Ces deux traits communs aux récits de tous âges, la surprise et l’emprise, se retrouvent aussi souvent associés dans la vraie vie que la règle et son exception qui l’infirme ou la confirme et peut même la modifier en s’y intégrant.

 

Étrange passion, d’Anita Shreve, traduction française 1996, chez Belfond (Strange Fits of Passion, HBJ 1991, NY) est un roman d’allure ordinaire, mine de rien, où ces éléments du récit sont mis de la partie et avoisinent notre actualité(2).  L’action, une sale histoire de couple, se déroule de 1967 à 1971.  Une journaliste, Helen Scofield(3), enquête sur le meurtre d’un mari violent envers son épouse.  Au bout de deux procès, dont le second a lieu sans jury et est présidé par un juge réputé sympathique aux femmes victimes, l’épouse qui plaidait légitime défense est jugée coupable d’avoir tué son mari.

 

L’action se déroule principalement dans un univers de médias. En effet Helen, qui recueille les témoignages de six personnes durant les 3 ans couverts par l’enquête, est elle-même fille d’un père journaliste et enquête sur un couple de journalistes newyorkais.  Vingt ans plus tard, elle confie ses papiers à la fille dont la mère écrouée est maintenant décédée.  Voilà.  Ce roman est donc composé des témoignages tirés de l’enquête et d’un rapport exposant les péripéties des deux procès, juste avant que le juge tire sa conclusion en s’inspirant partiellement du rapport(4).

 

À mon avis l’intérêt principal du roman réside dans la divergence entre les deux récits présentés par Helen Scofield : celui de l’enquête qui fait 225 pages, et celui du rapport de 22 pages, «5000 mots environ» (page 20), qui relate le déroulement de chaque procès.  Les éléments de l’enquête tendent à justifier l’idée d’une légitime défense, alors que la dynamique entre avocats vire à l’accusation.  Le lecteur se voit ainsi placé devant deux récits aux conclusions diamétralement opposées, l’un le tirant à hue, l’autre à dia.  D’abord un récit littéraire d’ordre psychologique, puis un récit récapitulatif des mêmes événements, forcément triés, que l’institution judiciaire coiffe de ses délibérations pour trouver la vérité.

 

De fait, Helen Scofield qui mène l’enquête et rédige le rapport, abonde elle-même dans cette contradiction, strictement exposée, sans la déclarer telle ni la résoudre.  Comme si son rôle consistait à simplement dire les mêmes faits dans deux contextes différents, sans les commenter, afin d’offrir son résultat dissonant à l’étonnement d’un public lecteur concerné.  C’est ainsi que par la composition même du roman, le débat juridique se trouve intégré dans le contexte plus large du contraste implicite ou muet entre les deux parties inégales du roman, l’enquête fournissant la matière principale du rapport.

 

Par sa pratique journalistique, le père d’Helen lui enseignait que «L’histoire est là avant même qu’on apprenne qu’il s’est passé quelque chose» et que «Le travail du journaliste consiste simplement à lui trouver une forme.» (page 10)  Poussé à bout, de manière caricaturale, ce double énoncé succinct me ramène à l’idée d’une surveillance totale qui, si j’ose dire, mise également sur l’existence d’une information préexistante déterminée par des forces déjà en place avant même que les événements se produisent, et sur la vague notion d’une forme platonicienne qui vient les recouvrir au besoin.  Bref, je me demande en passant si on ne pourrait pas voir là quelques ingrédients dignes de ce qu’on nous raconte du film Matrix.

 

À cet enseignement familial reçu de son père, la graduée d’une université de New York oppose une approche différente et plus subjective en ce que centrée sur la relation de l’auteur avec les matériaux disponibles, qui sont les éléments de l’enquête et du rapport. «Car j’ai compris qu’il ne s’agit pas simplement du journaliste face aux faits (…) mais plutôt de l’auteur face à ce qu’il raconte…». (page 10)  Et compte tenu de ses études poussées, j’entrevois dans son travail d’écrivain une sorte d’artisanat(5) expérimental que j’incline à situer dans la veine d’une tradition empiriste britannique appliquée au terrain de la psychologie pratique et criminelle en particulier.  Du moins cette approche me paraît la ranger à l’antipode du présumé platonisme paternel qui correspond mieux au cadre juridique établi à la fin des années 60, tel qu’indiqué par un des témoins : «… dans le Maine, aux yeux de la loi, un mari ne peut pas violer sa femme, et c’est peut-être bien comme ça partout ailleurs, alors l’accusation a liquidé ça en deux temps trois mouvements…» (page 247)  Pour relancer la terminologie du début, je dirais que l’exception nouvelle introduite à partir des années 70 par le point de vue féministe vient questionner l’ancienne règle paternaliste fondée sur une normalisation juridique des comportements humains et qui tend à niveler certaines irrégularités que d’autres s’évertuent à monter en épingle.

 

Ceci dit et pour clore sur ce thème du récit biscornu, à double entrées contradictoires, je renvois au  livre de J.Bruner : Pourquoi nous racontons-nous des histoires ? publié chez Retz en 2002, pour l’édition française.  Son chapitre 2 s’intitule : Récit juridique et récit littéraire.  Bruner y explique mieux qu’ici l’opposition claire entre ces deux traitements du récit, opposition dont le roman Étrange passion me semble une sobre illustration qui concorde avec ce discours sous-jacent que Bruner met tout simplement à jour.  Je me demande enfin si des cours interdisciplinaires existent pour faire mieux communiquer les deux dimensions littéraire et juridique du récit.  Sinon…

 

Pour qui s’intéresse aux relations de pouvoir dans les contes pour enfant, je suggère le livre de Jocelyne Petit, Il était une fois le pouvoir. Un guide à l’intention des intervenants et des parents, éd. IQ, 2003

 

(1) Compte tenu de la philosophie enseignée aux enfants.

(2) Je pense au cas de Marie Trintignant.

(3) Narratrice du roman dont 18 pages où elle utilise le je, au début et à la fin.

(4) Le juge n’utilise pas l’enquête.  Ce roman soulève mais laisse en suspends la question des relations entre journaliste, psychologie et ‘juriste’, sans parler de l’éthique.  Nulle mention de politique proprement dite.

(5) Platon vieillissant a porté un sévère jugement sur les artistes considérés marchands d’illusions dérangeants et chassés de sa République fondée sur les conditions requises pour établir une justice idéalisée.

Par zero • 2003-08-04 09:09:33
Permalien |



1 Commentaire :

Commentaire écrit le lundi 4 août 2003 à 15:32:50 (lien)
Nessa - http://lesjoursenfuis.monblogue.com/
Oui, on aime qu'on nous raconte des histoires pour nourrir notre imaginaire, fuir le quotidien, relaxer tout simplement, apprendre comment les autres composent avec les mêmes situations auxquelles nous mêmes faisons face et pour mille autres raisons.
Je découvre avec plaisir votre carnet et reviendrai lire vos histoires :)


Ajouter un commentaire

 
Un blogue Journal personnel/Pensées par Mon Blogue.com