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| Publié le mardi 12 août 2003Le simple fait qu’un bébé naissant relie ce qu’il touche à ce qu’il voit nous paraît naturel parce qu’adultes nous faisons ce même lien de la main à l’œil(1). C’est en ce sens là une donnée rassurante. S’il fallait qu’un bébé ne reconnaisse pas vraiment du regard ce qu’il touche avec son corps, on se poserait la question légitime : comment l’enfant rétablit-il le rapport entre les deux modalités de perception aussi distinctes que le toucher et la vision ? (Pour les besoins de la suite, j’assume ici un toucher proximal plutôt intimiste et distinct d’une vision distale davantage objective, de manière à conjuguer quelque peu ces types de perception aux catégories cognitives plus générales du sujet et de l’objet.) Tel qu’entrevu au billet précédent, c’est pourtant ce que des philosophes empiristes avaient imaginé il y a 3 siècles à partir d’analyses de la perception qui distinguent clairement le sujet percevant de l’objet perçu. En déplaçant de la perception à la pensée cette distinction entre sujet et objet, on retrouve le point de vue cartésien qui sépare le sujet pensant de l’objet pensé. Par son doute, Descartes a mis l’accent sur la pensée qui est située du côté d’un sujet pensant ouvert à tous les objets extérieurs, relations incluses. Il en est découlé des philosophies de la pensée, de l’esprit, de la conscience et de la raison, qui au fond misent toutes sur la consigne du «connais-toi toi-même» proposé par Socrate. L’analyse des opérations de l’esprit rejoint l’immense champ de la diversité culturelle qu’on peut être tenté, par idéalisation, de ramener à un principe d’unité prééminent ou dominant, qui peut facilement tendre à subjuguer les autres cultures à celle dont on tire le principe d’unité en question : soit en occultant une diversité culturelle estimée surabondante, soit en la sacrifiant d’une manière ou d’une autre. Mais, comme disait Sartre et Husserl avant lui, la conscience est conscience de quelque chose, conscience perceptive incluse. Sinon, elle risque de succomber aux pièges du subjectivisme et de l’idéalisme(2). Et une manière radicale d’éviter ces deux pièges là consiste à s’en détourner et à braquer notre attention de préférence sur les objets extérieurs, matériels, consistants, résistants et apparemment moins influencés par nos interventions plus ou moins destinées à les investiguer. Contrairement à l’idéalisme platonicien qui favorisait une méthode mathématique, cette tendance objective dérive d’Aristote dont l’attitude était plutôt empiriste et basée sur la mise en valeur des données sensibles tirées du monde extérieur. À partir du Moyen Âge qui redécouvrit Aristote, l’empirisme philosophique s’est rapidement reconstitué en une tradition opposée au rationalisme cartésien principalement déployé sur le continent européen. Bertrand Russell a caractérisé ce courant empiriste en le qualifiant de philosophie britannique, dont celle de John Locke, qu’il oppose à une manière continentale, européenne et rationaliste, de philosopher(3). Dérive apparente de ces deux partitions – sujet/objet, rationalisme/empirisme - et en marge des sciences humaines, l’option scientifique prise au sens strict, c’est-à-dire couvrant par exemple la physique, la chimie et la biologie. Ces sciences de la nature sont armées de mathématiques, de méthodes expérimentales et instrumentales, et de concepts opérationnels. Leur orientation dite objective finit par se retourner vers l’humain considéré lui aussi à titre d’objet, dont la dimension subjective est évacuée, souvent déniée implicitement comme étant sans intérêt, mais parfois aussi de manière très explicite et dans un contexte de lutte passionnelle contre toute intrusion subjective dans le champ des sciences pures. À l’inverse, leur objectivité tend à s’insérer chimiquement et physiquement dans la chair humaine, par exemple via une partie de l’industrie pharmaceutique ou encore des techniques chirurgicales qui associent par exemple l’électronique aux tissus vivants, jusqu’à la création de cyborgs(4). Partis d’une dissociation entre sujet et objet dans les champs de la perception et de la pensée, nous aboutissons ainsi à des interventions techniques qui visent à modifier aussi bien nos schémas de perception du monde que nos manières de le penser. Pourquoi ? Serait-ce pour mieux mettre la technologie au service de l’individu ou bien pour tenter d’adapter cet individu à une société dont la vitesse d’évolution technique dépasse de loin notre vitesse d’adaptation biologique, tant physiologique que génétique(5)? Dans ce dernier cas, à partir d’un certain clivage ontologique initial et subtil posé entre sujet et objet, dériverait un décalage croissant entre la réalité biologique et une dynamique sociale avide d’artifices techniques. D’où ces efforts intrusifs apparemment destinés à réduire l’écart grandissant entre une biologie et une société humaine qui devraient peut-être se conjuguer plus harmonieusement, puisqu’elles sont étroitement interdépendantes. Quelles solutions envisager, s’il en est besoin ? Peu de philosophes ont centré leur attention sur la perception. Avant M.Merleau-Ponty, il y eut, euh, disons Empédocle avec sa division du monde en quatre éléments toujours très perceptibles(6), décomposés et recomposés par delà le cycle vital et soumis aux forces de l’amour et de la haine, de l’attraction et de la répulsion. Autrement, il y a la réflexion d’un Jean Piaget, biologiste qu’on présente aussi comme psychologue, qui a mis l’accent sur les relations entre sujet et objet, aussi bien qu’entre biologie et connaissance. Enfin, Edgar Morin est un sociologue qui se penche sur la sociologie de la connaissance et qui nous propose une réflexion méthodique sur le cercle de trois réalités coexistantes : cosmos, bios et noos, ainsi que sur les grands paradigmes qui régissent et contrôlent notre connaissance de ces réalités. Il y a là matière à un petit programme auquel je compte faire suite ici dans la mesure de… mes élucubrations actuelles. Pour renouer ce billet au précédent (sans permaliens…), disons qu’il m’a été inspiré par l’idée d’une organisation neuronale à base génique établie entre la main et l’œil du bébé naissant. Ce type d’organisation me parle en faveur d’une unité cérébrale bien organisée dont un moi individuel plus ou moins bien identifié et structuré pourrait être une autre manifestation parallèle, mais qui fut également minée de manière systématique par certains philosophes empiristes, dont David Hume, alors qu’à l’inverse d’autres ont philosophiquement magnifié les ressources du moi, tel que Fichte qui s’affiche dans le cadre du grand déploiement de l’idéalisme allemand au tournant du XIXe siècle. Voilà qui me suffit pour le moment. À suivre. (1) Et non de l’œil à la main, si joliment illustré dans ce billet chez suricate. (2) Subjectivisme : tendance à privilégier le point de vue de la subjectivité la plus individuelle par rapport à l’objectif et à l’universel. En pratique, les préférences individuelles sont alors mises au-dessus des valeurs et des normes sociales. Idéalisme : qualifie les doctrines, dont celle de Platon, qui fondent l’Être sur l’Idée plutôt que sur la réalité sensible. Kant voit l’Idée dans les formes a priori de la sensation ou de l’entendement. Hegel la loge dans la Raison en posant par exemple que le réel est rationnel. L’idéalisme en art consiste soit à miser sur l’expression d’un idéal plutôt que sur l’imitation du réel, soit à transfigurer le réel au lieu de s’y soumettre. (définitions tirées d’un dico de philosophie) (3) Dans son Histoire de la philosophie occidentale, il examine rapidement cette opposition aux plans de la méthode, de la métaphysique, de l’éthique et de la politique, avec quelques variantes contemporaines. (4) Que personnellement j’apparente à une extension du mythe de Frankenstein. (5) Autre avis : pharmacologie du savoir et cyborgs pourraient n’être qu’une pression épisodique en faveur de manipulations génétiques davantage compatibles avec les exigences de la fonction de reproduction. (6) Jusque dans les divisions de l’armée, de terre, d’air et de mer, sans oublier l’actuel enjeu du pétrole, tout feu tout flamme, bien sûr.
Par zero • 2003-08-12 14:00:49 Permalien | Ajouter un commentaire • Savoir |
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