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| Publié le mardi 7 octobre 2003Plus de quatre siècles séparent le théologien Guillaume d’Ockham du philosophe athée David Hume.(ici et là) Le premier a dissocié théologie et philosophie, dont il exclut la métaphysique. Le second épure davantage sa pensée de vestiges métaphysiques conservés par d’autres empiristes croyants, moins sceptiques et moins critiques, tels que F.Bacon, Locke et Berkeley. Il critique les notions de substance et du moi, puis les idées innées chères à Descartes comme étant illusoires, fictives ou sans fondement dans le réel, tandis qu’il récupère pour des fins pratiques les notions d’abstraction et de causalité dont les sciences arrivent plutôt difficilement à se dispenser tout à fait. Comment procède-t-il ? En imposant partout un rigoureux critère de sélection empiriste qui consiste à se demander si telle vérité présumée est fondée sur des données observables ou perceptibles chez un individu réel. Sinon, alors on peut en douter et la bannir du champ des sciences. Sauf erreur de ma part, son domaine de l’observable correspond en gros aux intuitions sensibles et internes chez Ockham. Et Locke les reprend sous l’appellation d’idées simples produites par perception sensible extérieure et par perception interne de soi aussi qualifiée de réflexion. Grosso modo, David Hume préfère employer le terme de perception là où Descartes parle de pensée et Locke d’idées. Dans son Traité de la nature humaine, David Hume expose clairement le schéma empiriste. Nos perceptions sont de deux sortes : impressions et idées. Les impressions sont soit externes, soit internes et chacune d’elles peut être simple ou complexe. L’analyse consiste à réduire les impressions complexes aux impressions simples qui ont valeur d’éléments atomiques. Les impressions, qu’elles soient d’origine externe ou interne, produisent des idées, également simples ou complexes. Hume souligne deux faits : A) les idées dépendent toutes des impressions – ce qui exclut l’idée innée – bien qu’elles se combinent entre elles indépendamment des impressions, selon une loi d’association ; et B) elles ressemblent à leur source, mis à part le fait que les impressions sont plus fortes et plus vives que les idées. Du sentir au penser, il y a doublure et affaiblissement des éléments reproduits. Une complication survient du fait que les impressions internes ont pour objet des idées qui nous sont propres et qui nous affectent. Ces impressions internes prennent la forme des passions, émotions et désirs qui motivent notre auteur humaniste à leur donner priorité dans le plan de son livre parce qu’elles touchent à la philosophie morale, tandis que les impressions externes relèvent de l’anatomie et de la philosophie naturelle qui intéressent de moins près son propos(1). Livrées à l’imagination capable d’anticiper, les impressions sont davantage amoindries ou déformables que si elles sont conservées dans la mémoire(2). Quelques remarques de ma part. a) Hume note souvent que les impressions externes sont différentes entre elles, sans souligner que ces différences sont soit acquises (deux couleurs) soit innées (son et couleur). b) Le double fait que les impressions externes causent des idées amoindries et que les impressions internes ont un caractère affectif me semble correspondre au type sentiment extraverti(3). c) Passives, les impressions se conforment aux objets tandis que les idées se combinent suivant une loi d’association(4) par ressemblance, contiguïté et relation cause-effet consécutive à une habituation aux occurrences observées. L’abstraction (ou là) elle est niée parce qu’elle contrarie le principe voulant que l’individu existe seul. Déjà Berkeley critique le conceptualisme de Locke qui maintient l’existence d’universaux parmi les idées complexes formées d’une «collection schématisée d’idées simples, groupant les seuls caractères semblables trouvés en plusieurs individus et désignés par un même nom commun». Pour lui, l’abstraction est impossible si le contenu des idées se ramène entièrement aux éléments sensibles et inutile si penser se réduit à combiner des idées qui assument la fonction de signe, ce qui lui épargne le rejet aussi bien du nom commun que de l’idée générale, au nom d’un nominalisme sec. Hume éclaire cette critique par la loi d’association : à partir de l’image d’un homme distinct mais semblable à un autre, on la désigne par un nom commun associé par habitude aussi bien à l’un qu’à l’autre des deux. Cette habitude devient évocatrice d’une possibilité d’étendre le procédé à d’autres hommes semblables, parmi un groupe susceptible d’être d’autant plus élargi que les idées, étant moins vives et moins fortes, elles s’adaptent spontanément à divers contenus applicables aux échantillons réduits mais pratiquement jugés suffisamment significatifs(5). Il semble que Hume emprunte la notion de Relation à Locke qui la range, avec la substance et le mode, parmi les idées complexes. Mais il énumère sept relations qu’il range en deux groupes : ressemblances, quantité ou nombre, degré qualitatif et contrariété forment un premier groupe qui ressortit aux idées comparées entre elles dans leurs ressemblances et différences ; espace et temps, identité substantielle et causalité forment un second groupe fondé sur la relation de causalité qui implique l’espace, le temps et l’identité substantielle qu’on dit être la plus universelle chez les existants ayant une durée physique ou psychologique. À propos de la substance distinguée des accidents et définie comme «ce qui peut exister par soi»(6), Hume répond que cette définition vaut également pour les perceptions ou qualités perçues, donc pour de présumés accidents. Et aux philosophes qui prétendent qu’elle existe, il demande «si l’idée de substance est tirée des impressions de sensation ? Si elle est transmise par nos sens, je demande par lequel et de quelle manière ?» Sinon, l’idée de substance n’est pour lui qu’une collection d’idées simples unies par l’imagination, à laquelle on donne un nom particulier. Soit qu’on rapporte cette collection d’idées simples à une chose inconnue et fictive à laquelle elles sont inhérentes, soit qu’on les relie dans l’espace et le temps par contiguïté et par causalité. Mais Hume reconnaît que l’idée d’une existence extérieure échappe complètement à sa perspective phénoméniste qui confine l’esprit humain aux seuls faits de conscience immédiats et subjectifs. Le postulat d’un tel objet extérieur correspond à un objet métaphysique inaccessible, appelé noumène par Kant. Or la science ne s’occupe que de phénomènes(7). Même histoire avec le moi considéré comme une substance spirituelle qui échappe aux impressions de réflexion, lesquelles sont constituées de passions et d’émotions, qualités toujours mobiles, jamais stables ni permanentes. Par conséquent l’idée de substance, qu’elle soit matérielle ou spirituelle, ne serait qu’une collection de qualités particulières réunies par l’imagination, pure fiction à laquelle on donne un nom particulier(8). Les relations d’identité – qu’elle soit physique et psychologique – renvoient à la celle de causalité qu’il énonce ainsi : tout ce qui commence d’exister doit avoir une cause de son existence. Ses défenseurs savent bien qu’elle est intenable au seul niveau empirique, mais Hume s’y cantonne par esprit de système qui le conduit à un scepticisme théorique inconséquent car non appliqué dans ce qu’on pourrait appeler un mode de vie empirique. Résultat prévisible de son analyse : la causalité est imperceptible ; ni intuitive, ni démontrable à partir des impressions. On observe que succession, sans aucune connexion nécessaire. Compte tenu d’une croyance générale en la causalité, tout comme pour l’abstraction il veut se l’expliquer par une approche empiriste. Tout d’abord il déplace la relation de causalité, depuis les réalités extérieures dont il conteste l’existence ontologique jugée inconnaissable, jusqu’aux relations entre idées où règne déjà la loi d’association qui est par le fait même appelée à supplanter la causalité. Soit A suivi de B, répété avec constance. Ensuite, l’observateur acquiert l’habitude d’associer A à B. Enfin, l’habitude d’associer ces idées est transférée dans la croyance en l’existence d’une succession réelle et nécessaire de A à B(9). Compte tenu de la correspondance établie entre idées et impressions sensibles, un glissement spontané de l’idée à la sensation – ou de l’habitude sécurisante à sa nécessité réalisée – se voit facilité au strict point de vue empiriste ; d’autant plus que la sensation étant plus vive que l’idée, elle incline davantage l’esprit vers la croyance à l’existence d’un objet de perception correspondant, indépendant de l’esprit(10). C’est du moins un trait de l’attitude extravertie que Hume corrige par une élucidation introvertie de la fonction sentiment dont il analyse passionnément le contenu sous l’appellation d’impression interne ou réflexion, avec un grand plaisir avoué. En résumé, avec David Hume la critique empiriste avance d’un cran majeur que certains estiment non dépassé à ce jour(11). Dans son Traité partiellement lu, j’ai entrevu un avant goût de quelques notions de psychologie profonde, telles que projection et types psychologiques, que je n’ai vu nulle part référées à cet auteur du XVIIIe siècle. Il me semble donc important de le souligner ici, au risque de mon tromper. On objectera peut-être que ni Freud ni Jung ne font partie d’un clan de science empiriste, dans la mesure où leurs psychologies sont classées non scientifiques. Mais ce rejet peut s’étendre à toutes les sciences humaines, dites non pures. Alors je m’attends à des arguments plus pointus. D’autre part, si j’ai raison cet argument rebondit contre Hume lui-même. Dans ce cas, ceux qui s’en revendiquent auraient peut-être avantage à s’aviser de la chose ne serait-ce que pour mieux investir empiriquement pareilles notions, ou critiquer leur pertinence même chez Hume. Mon seul regret ici est de n’avoir pris assez de temps pour lire son Traité au complet. J’aurai peut-être l’occasion d’y revenir. Notes : (1) Son Traité veut unifier les sciences, qui ont toutes une relations plus ou moins proche à la nature humaine ; projet à saveur épistémologique et anthropologique. La reconnaissance de son athéisme dans un État religieux devient alors son principal souci de conquête. (2) Après son Traité, Hume a écrit une Histoire de l’Angleterre qui eut plus de succès. (3) Ce type psychologique ne s’applique pas tant à l’auteur lui-même qu’au contexte qui motive son œuvre, spécialement son Traité de la nature humaine. Car sa fine analyse des impressions internes (sentiments, gefühl) témoigne à mon sens d’une aptitude à l’introversion, d’ailleurs privilégiée dans le Traité. (4) Hume investit la loi d’association d’une sorte d’instinct d’adaptation qui en fait une fonction analogue à l’attraction newtonienne, d’où le hasard est exclu. (5) Ici, contenu/échantillon = compréhension/extension des concepts ; on voit le probabilisme souple d’une approche qui tend à récupérer le concept abstrait dans un cadre empiriste. (6) Berkeley avait déjà critiqué la notion de substance physique parce qu’il niait la matière, mais sans toucher au moi qui lui permettait de s’élever à l’esprit divin ; épiscopat oblige. (7) Dans l’introduction de son Traité, Hume reconnaît ceci : «Car il me semble évident que, puisque l’essence de l’esprit nous est aussi inconnu que celle des corps extérieurs, il doit être également impossible de former une notion de ses pouvoirs et qualités autrement que par de soigneuses et de rigoureuses expériences et par l’observation des effets particuliers qui résultent des différentes circonstances et situations où il se trouve.» Son phénoménisme se positionne et délimite entre ces deux extrémités inconnues. (8) B.Russell attribue une triple importance à ce renoncement au Moi : en métaphysique où le moi est dernier bastion de l’idée de substance, en théologie où la connaissance de l’âme passe par le moi, enfin dans l’analyse même de la connaissance où les catégories de sujet et d’objet n’apparaissent plus fondamentales sans le moi. On pourrait peut-être ajouter à cette liste la conscience de soi qui devient chez Hegel la plus haute forme de la connaissance dans laquelle le sujet et l’objet ne sont plus distincts. Équivalent du monisme neutre qui pousse W.James à parler d’une entité antérieure à la matière et à l’esprit sans plus de précision ? Pour sa part, Hume écrit : «…nous sommes des êtres qui raisonnent, nous sommes aussi un des objets sur lesquels nous raisonnons.» (9) Ce passage de l’habitude à la croyance en une nécessité objective me paraît comparable au phénomène de projection inconsciente, pour ne pas dire au transfert en psychanalyse. Car Hume étend son analyse de la causalité aux niveaux de la perception externe aussi bien qu’interne. Traité III,II fin : «Les passions sont en connexion avec leurs objets et les unes avec les autres ; tout autant que les corps extérieurs entre eux. Donc la même relation de cause à effet, qui appartient aux unes, doit être commune à toutes.» Et Hume conclut en effet que l’idée de nécessité «doit donc dériver de quelque impression interne ou impression de réflexion.» Traité, III, XIV, page 252. Quant à la projection inconsciente, il écrit : «C’est une observation courante que l’esprit a beaucoup de penchant à se répandre sur les objets extérieurs et à unir à ces objets les impressions intérieures qu’ils provoquent et qui apparaissent toujours au moment où ces objets se découvrent aux sens.» Traité, III, XIV, p 253. (10) Selon Jung, la fonction sensation est une fonction irrationnelle ; ce statut est compatible avec l’idée qu’une relation de causalité ‘empirique’ n’est qu’une croyance irrationnelle. (11) C’est ce que Bertrand Russell me suggère quand il écrit dans son Histoire de la philosophie occidentale : «En fait, ces philosophes – du moins Kant et Hegel – représentent un type de rationalisme ‘pré-humien’ et peuvent être réfutés par les arguments de Hume.» Par zero • 2003-10-07 13:47:02 Permalien | • Savoir 2 Commentaires : Commentaire écrit le lundi 29 novembre 2004 à 07:22:00 (lien) david hume nous nous familiarisons Commentaire écrit le jeudi 9 octobre 2003 à 10:54:45 (lien) zero Les quatre ajouts, surlignés en vert, servent à clarifier ma pensée et à spécifier quelques sources consultées. Ajouter un commentaire |
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