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| Publié le mardi 4 novembre 2003Mon commentaire suit cet extrait qui couvre une section complète du Traité de la nature humaine ; partie I, section IV, du tome I, pages 75 à 78. «Puisque l’imagination peut séparer toutes les idées simples et qu’elle peut les unir de nouveau sous quelque forme qui lui plaît, rien ne serait plus inexplicable que les opérations de cette faculté, si quelques principes universels ne la guidaient, qui la rendent uniforme, dans une certaine mesure, en tout temps et en tout lieu. Si les idées étaient entièrement dégagées de tout lien et de toute connexion, seul le hasard les joindrait ; et il est impossible que les mêmes idées simples se groupent régulièrement en idées complexes (comme elles le font couramment), sans qu’un lien les unisse ; sans qu’une qualité les associe, de telle sorte qu’une idée en introduise naturellement une autre. Ce principe d’union entre les idées, on ne doit pas le considérer comme une connexion inséparable ; car une telle connexion a déjà été exclue de l’imagination ; et pourtant nous ne devons pas conclure que, sans elle, l’esprit est incapable de joindre deux idées ; car rien n’est plus libre que cette faculté ; mais nous devons seulement regarder ce principe d’union comme une force calme, qui l’emporte couramment ; c’est la cause qui, entre autres choses, produit la si étroite correspondance mutuelle des langues ; la nature, en quelque sorte, désignant à chacun les idées simples qui sont les plus propres à s’unir en une idée complexe. Les qualités, d’où naît cette association, et qui conduisent l’esprit de cette manière d’une idée à une autre sont au nombre de trois, la ressemblance, la contiguïté dans le temps et dans l’espace et la relation de cause à effet. Il ne sera pas très nécessaire de prouver, je crois, que ces qualités produisent une association entre des idées et qu’à l’apparition d’une idée, elles en introduisent naturellement une autre. Il est clair que, dans le cours de notre pensée, et dans la révolution constante de nos idées, notre imagination court aisément d’une idée à une autre qui lui ressemble et que cette qualité, à elle seule, est pour la fantaisie un lien suffisant et une association. Il est de même évident que, puisque les sens, quand ils changent d’objet, sont forcés d’en changer de manière réglée et qu’ils les prennent dans leur ordre de contiguïté les uns aux autres, l’imagination doit, par accoutumance prolongée, acquérir la même méthode de penser et parcourir les parties de l’espace et du temps quand elle conçoit ses objets. Quant à la connexion qui se fait par la relation de cause à effet, nous aurons par la suite l’occasion de l’étudier à fond et par conséquent je n’y insisterai pas à présent. Il suffit de noter qu’aucune relation ne produit dans la fantaisie de plus forte connexion et n’engendre un appel plus prompt d’une idée par une autre, que la relation de cause à effet entre les objets de ces idées. Pour comprendre l’étendue entière de ces relations nous devons considérer que deux objets sont liés l’un à l’autre dans l’imagination, non seulement quand l’un d’eux est directement semblable, contigu ou cause de l’autre, mais encore quand s’interpose entre eux un troisième objet qui soutient avec l’un et l’autre l’une de ces relations. Cette connexion peut s’étendre loin ; toutefois, nous pouvons en même temps le noter, chaque nouveau recul affaiblit considérablement la relation. Des cousins au quatrième degré sont reliés par causalité, si l’on m’accorde d’employer ce mot ; mais non pas aussi étroitement que des frères, beaucoup moins qu’un enfant et ses parents. En général nous pouvons noter que toutes les relations de consanguinité dépendent de la relation de cause à effet, et sont jugées proches ou éloignées d’après le nombre des causes associantes interposées entre les personnes. Des trois relations ci-dessus, la relation de causalité est la plus étendue. On peut considérer que deux objets sont engagés dans cette relation, aussi bien quand l’un d’eux est la cause d’un quelconque des actes ou des mouvements de l’autre, que lorsque le premier est cause de l’existence du second. En effet comme cet acte ou ce mouvement n’est rien d’autre que l’objet lui-même, considéré sous un certain jour et que l’objet demeure le même dans toutes ses différentes situations, il est facile d’imaginer comment une telle influence mutuelle des objets peut les lier dans l’imagination. Nous pouvons pousser ceci plus loin et remarquer que deux objets sont liés par la relation de cause à effet non seulement quand l’un d’eux produit en l’autre un mouvement ou un acte quelconque, mais encore quand il a le pouvoir de le produire. Et c’est là, nous pouvons le noter, la source de toutes les relations d’intérêt et de devoir, par lesquelles les hommes s’influencent mutuellement dans la société et se placent dans les chaînes du gouvernement et de la subordination. Un maître est cet homme qui, par sa situation, laquelle a son origine dans la force ou dans un accord, a le pouvoir de diriger en certains points les actions d’un autre homme qu’on appelle serviteur. Un juge est un homme qui, dans tous les cas litigieux, peut assurer par sa décision la possession ou la propriété d’une chose quelconque à un membre quelconque de la société. Quand une personne est dotée d’un pouvoir, il ne faut rien de plus pour que celui-ci passe à l’acte que l’exercice de sa volonté ; et, dans tous les cas, cet exercice est considéré comme possible et, dans de nombreux cas, comme probable ; spécialement dans le cas de l’autorité, où l’obéissance du sujet est un plaisir et un avantage pour son supérieur. Tels sont donc les principes d’union ou de cohésion de nos idées simples ; ils tiennent la place dans l’imagination de cette connexion indissoluble qui les unit dans notre mémoire. Il y a là une espèce d’attraction qui, trouvera-t-on, a dans le monde de l’esprit d’aussi extraordinaires effets que dans le monde de la nature et qui se révèle sous autant de formes et aussi variées. Ses effets sont partout manifestes ; mais ses causes sont pour la plupart inconnues et il faut les résoudre en qualités originelles de la nature humaine, que je ne prétends pas expliquer. Rien n’est plus nécessaire à un véritable philosophe que de réprimer tout désir excessif de rechercher des causes ; et de s’estimer satisfait, quand il a établi une doctrine sur un nombre suffisant d’expériences, s’il voit qu’un examen plus poussé l’engagerait en des spéculations obscures et incertaines. Dans ce cas, ses recherches seraient beaucoup mieux employées à scruter les effets plutôt que les causes de son principe. Parmi les effets de cette union ou association des idées, il n’y en a pas de plus remarquables que les idées complexes qui sont les sujets courants de nos pensées et raisonnements et qui naissent généralement de quelque principe d’union entre nos idées simples. On peut diviser ces idées complexes en relations, modes et substances. Nous examinerons rapidement chacune de ces idées par ordre et nous joindrons quelques considérations sur nos idées générales et particulières, avant de quitter le présent sujet, qu’on peut considérer comme les éléments de cette philosophie.» Mon commentaire : J’ai deux remarques sur ce texte. D’abord à propos des principes universels de l’imagination, ensuite au sujet de l’extension des associations d’idées. Hume ramène ces principes à trois qualités relationnelles : ressemblance, contiguïté et relation cause-effet. Selon Aristote, les rapports d’associations qui provoquent le rappel sont : ressemblance, contiguïté et contraste. Il semble donc que Hume aie substitué au contraste la relation de cause à effet. Ce point peu anodin mérite d’être souligné. On peut penser que le rapport cause-effet comporte un contraste. En voici deux. Un, les deux objets d’une relation causale peuvent être eux-mêmes contrastés, ce qui se répercute sur leurs idées. Par exemple l’étincelle allume un brasier. Ensuite côté objets, cause et effet sont indépendants tandis que côté idées, ils sont associés dans l’esprit qui peut donner lieu au sentiment (feeling) de leur liaison nécessaire. Ici, objets et idées sont mis en contraste ; l’association ou connexion(1) causale nécessaire est une propriété exclusive de l’esprit. Qu’un principe causal supplante celui du contraste dans l’association d’idées a pour effet d’élargir son étendue, ses applications ou sa portée. L’association par ressemblance ou par contiguïté n’implique pas la nécessité d’une association par causalité. Avec le lien causal, la notion d’association mentale s’ouvre à toute science basée sur l’idée de causalité et colore ainsi la vision scientifique du monde. Elle englobe et réunit ces sciences sous sa loi, du moins en principe. Qui plus est, elle ajoute à ce domaine tous les arts, en tant que produits de l’imagination régie par l’association d’idées. Mais Hume évoque l’expansion de la notion d’association par d’autres termes plus concrets, que j’ai mis en gras dans l’extrait, tels que langues, consanguinité, maître et juge. Autrement dit, ces termes l’étendent aux communications entre cultures, aux familles (reproduction), aux trois champs politique, social puis économique, sans oublier la vie quotidienne. Finalement, par l’analogie évoquée entre l’attraction des corps physiques et l’association des esprits humains vivants qui communiquent, il rejoint le souci moral et la visée unitaire du Traité, déclarés dès l’introduction. Au XIXe siècle, attraction physique, association mentale et interaction cellulaire sont trois concepts jugés équivalents en importance, chacun dans sa sphère propre. On ne s’étonnera pas que certains penseurs de ce siècle qui vit naître la psychologie expérimentale, se soient intéressés à l’associationnisme, tels que Jeremy Bentham, James et Stuart Mill, Alexander Bain, Herbert Spencer et Wilhelm Wundt, ni de la naissance, début XXe siècle, du béhaviorisme, encore actif un siècle plus tard au plan méthodologique (revoir ici). D’autre part, la psychanalyse emprunte à l’associationnisme une méthode d’observation clinique dite de libre association d’où découlent plusieurs concepts : clivage de l’objet ou du moi, topique de l’inconscient, frayage, quantum d’affect, trace mnésique, etc. Ceci vaut pour l’association intrapsychique. Si on l’étend au domaine interpsychique, tel que suggéré plus haut par la voie du principe causal, on la retrouve dans l’impact psychique des influences tramées entre individus socialisés. Ce qui inclut entre autres la séduction(2) dont la psychanalyse a fait grand cas, que ce soit à tort ou à raison, et qui a des racines biologiques et des ramifications sociales, sans oublier l’importance qu’on lui attribue dans la théorie de l’évolution par sélection naturelle, on encore dans les stratégies pédagogiques. Soit dit en passant, simplement pour évoquer l’intégration possible de ces notions entre elles, sans trop sortir de l’esprit d’un cadre empiriste qui, me semble-t-il, tend à se refermer sur lui-même depuis son évolution à partir d’Aristote (revoir là, note 1 en particulier). Un dernier point, pour terminer. Dans le 5e paragraphe de l’extrait, étroitement lié à la notion d’association, le mot pouvoir revient à trois reprises. Or dans le Traité, ce mot fait l’objet d’une longue discussion serrée et déterminante pour établir qu’en matière de causalité la nécessité, qui implique l’idée de pouvoir, est le fait d’une impression interne, d’un feeling. En régime démocratique, cette notion de pouvoir se joue dans la crédibilité ou la confiance attribuée aux personnages d’État spécialement lors d’une élection, compte tenu des multiples combines et manipulations statistiques ou circonstancielles du sentiment de la population votante. (1) Chez Hume, les termes association et connexion sont synonymes. Dans la traduction, le terme connexion est plus souvent employé. Voir par exemple son Enquête sur l’entendement humain, où «association» figure cinq fois contre une centaine d’occurrences du mot «connexion», un peu plus court. Par zero • 2003-11-04 13:40:25 Permalien | Ajouter un commentaire • Savoir, Réflexions |
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