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Publié le lundi 5 janvier 2004

Lundi 5 janvier 2004
L'impression externe; de Hume à Kant

 Dans les deux billets précédents, j’ai commenté les notions de causalité et d’association des idées chez Hume à partir d’extraits où il est plus souvent question d’idées que d’impressions externes qui sont pourtant la base de l’empirisme.  Les titres des sections du Traité tome 1 le confirment ; deux sur trente-six parlent d’impressions et douze d’idées.  L’Enquête présente à peu près le même rapport de fréquence entre ces deux termes.

Que retenir d’un relevé aussi sommaire ?  On dirait que l’auteur s’intéresse moins aux impressions qu’aux idées, malgré leur priorité dans son système.  Rapporter la causalité aux associations d’idées que trame l’esprit humain intéresse son projet d’unifier les sciences(1), qui sont toutes des produits humains.  Pareil projet contraste fort avec le chaos qui règne  côté cueillette des impressions.  Somme toute, la dispersion des impressions passivement reçues semble ici compensée par quelque principe actif d’unité, qui tire un double parti des associations d’idées : élaborer une théorie de la nature humaine qui soit influente et pratique, au point de s’avérer plus utile à l’humanité que la physique de Newton(2).  Un peu comme si la matière était source de dispersion pour l’esprit qui cherche à rétablir l’équilibre en forçant la convergence de ces données disparates, par l’équivalent idéaliste et subjectif dans l’esprit d’une loi de gravitation terrestre.

Si l’esprit, l’âme ou le moi est un principe d’unité plus spirituel que matériel, on peut toujours tenter de comprendre pourquoi Hume le marginalise de son Essai pour introduire la méthode expérimentale dans les sujets moraux(3).  Voici quelques raisons possibles : a) Il estime que ce principe d’unité est métaphysique et inconnaissable, expérimentalement et empiriquement inaccessible bien qu’effectif, il n’existe pas ; b) il le subordonne donc au principe d’une priorité sur les idées des impressions situées plus près de la matière ; c) enfin des adversaires rationalistes le revendiquent(4), dans un style dogmatique qui subordonne l’existence concrète aux idées abstraites. Contre ces objections, on peut toutefois imaginer que les impressions externes recèlent elles aussi quelque fondement métaphysique secret ou caché.  J’aborderai ce point délicat dans un billet ultérieur.

De ces objections fictives je retiens d’abord que, même s’il est une limite théoriquement inaccessible, le principe d’unité en question exerce une précieuse fonction pratique utilisée par Hume durant la rédaction d’un Traité qui a une visée méthodologique fondatrice(5).  Pareil point de vue intéresse vivement un Kant dont la Critique de la raison pure fait de l’âme une illusion transcendantale alors que sa Critique de la raison pratique en retire un postulat utilisé à des fins morales.  Mais Kant distingue deux sortes d’impératifs : l’impératif catégorique qui est un a priori pratique, puis l’impératif hypothétique d’ordre empirique ou phénoménal.  Cette division traduit l’opposition des deux philosophes au plan moral : l’option pratique à référent nouménal de l’un malmène l’option empiriste radicale de l’autre.  Il apparaît ainsi que l’intention kantienne de concilier les deux courants empiriste et rationaliste saute ici une coche partisane.

Voici mon interprétation : Kant fut très tôt influencé par une mère piétiste, alors que Hume semble un philosophe exempté ou émancipé de quelque influence religieuse particulière ; sa critique anti-religieuse nuancée vient probablement d’une réflexion sur l’impact des guerres de religions et conflits religieux subséquents, plus proches de lui(6).  Bref, l’éducation familiale teinte la position du premier et le contexte social celle du second.  Si c’est le cas, on est selon Hegel en présence d’une opposition de type thèse et antithèse, appliquée à la sphère de l’esprit objectif parvenu au palier synthétique d’un droit objectif déterminé dans sa réalité subjective et morale chez Kant, objective et sociale chez Hume.  Hegel croit qu’en cas de conflits collectifs où de tels enjeux s’affrontent, il revient à l’État de trouver une synthèse qui dissout concrètement l’opposition des deux parties confrontées(7).  Quant à résoudre en philosophie morale les positions contraires de deux penseurs qui ne se sont jamais rencontrés, c’est une tout autre histoire.

Notes :

(1) Tel que discuté dans l’Enquête sur l’entendement humain, le besoin d’unité vient de la  répétition de conjonctions constantes et de l’imagination créatrice, suivant les règles d’association des idées.  Ainsi le Traité postule l’unité des sciences qui montrent une source commune.  Cette théorie motive le projet pratique d’écriture du traité en question.

(2) Kant a vu en Hume un Newton de la morale.  Il admira et voulut relever le défi.  Suivant la terminologie d’Aristote, on passe du supra-lunaire au sublunaire où les mouvements plus turbulents des corps vivants sont régis par des passions qu’il s’agit d’abord de bien observer, ce qui renvoie aux impressions externes mises en rapport avec les impressions internes selon Hume.

(3) Ce sous-titre du Traité de la nature humaine indique bien le projet original innovateur et audacieux de cette œuvre maîtresse première qui fit marque par la suite.

(4) On peut voir là une position polémiste : l’empirisme comme antithèse du rationalisme.  Kant met en garde contre un usage polémique de la raison qui doit critiquer sans préjuger.  Faut dire que Hume est plutôt passionné par le sujet dont il traite avec ambition.

(5) Deluermoz parle d’une «réduction empiriste» conduisant à l’expérience originaire de l’impression prise comme seule donnée immédiate de la conscience qui peut conduire à la genèse d’une nature humaine présente à elle-même, à autrui et au monde.

(6) Il cite le Dictionnaire historique et critique (1695-1697) de Bayle dans son Traité, une source susceptible de l’avoir sensibilisé à la notion de tolérance qu’il met en valeur.  C’est d’ailleurs en France qu’il a rédigé son Traité.

(7) L’actuel débat en France autour du ‘voile’ et des signes religieux dits ostentatoires en contexte pluraliste, mettrait en branle ce genre de dialectique.


Par zero • 2004-01-05 13:06:42
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