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Publié le lundi 12 janvier 2004

Lundi 12 janvier 2004
L’impression externe ; sa relation à l’entendement

Quelle leçon tirer de l’écart moral entrevu de Hume à Kant ?  Si la prise en compte d’un a priori pratique d’ordre nouménal peut paraître fondée en droit, on peut dire qu’il n’entrave guère la visée empiriste radicalisée d’un Hume disposé à gagner la «victoire par des soldats en armes, qui manient la pique et l’épée», et non «par les trompettes, les tambours, les musiciens de l’armée»(1).  De fait, Kant intègre dans sa philosophie la sphère phénoménale.  Ses trois Critiques s’inspirent fortement de Hume qui écrit ceci au sujet des sciences les plus connectées à la nature humaine : La fin unique de la logique est d’expliquer les principes et opérations de notre faculté de raisonnement et la nature de nos idées ; la morale et la critique envisagent nos goûts et nos sentiments ; et la politique considère les hommes en tant qu’ils sont groupés en société et qu’ils dépendent les uns des autres.(2)  Critique et morale vont de pair parce que les goûts concernent des préférences qui touchent plus au sentiment qu’à la raison, tout comme la morale s’adresse à la préséance de fait des passions sur la raison qu’elles utilisent de toutes manières.  Appliquée aux connaissances, la critique consiste à connaître leur nature, porté et valeur en vue de mieux tenir compte de ses limites dans l’exploitation que la morale peut en faire.  Les trois Critiques montrent à quel point Kant a surinvesti cette spécialité à sa façon en l’appliquant non seulement à l’entendement, mais aussi à la morale et au jugement, chaque domaine ayant son concept majeur : la causalité(3), le devoir et la finalité que Kant découvre d’abord dans le langage.  Et dans sa première Critique, publiée après 11 ans d’arrêt(4), il met l’accent sur les relations entre sensations et entendement, mais d’une manière originale et nettement différente de Hume.

Hume s’intéresse avant tout à la relation diachronique, génétique ou causale de l’impression à l’idée.  Pour lui, les idées sont des copies d’impressions, avec un certain déficit du contenu délesté en force et vivacité(5), déficit jugé primordial aux deux plans cognitif et moral, théorique et pratique.  La notion d’impression marquerait l’impact d’une source inconnue et dont nous ne pouvons rien savoir ; alors l’impression est posée première accessible.  Surgie d’un monde extérieur qu’on pourrait peut-être dire nouménal, l’impression révèle un paraître que Berkeley a constitué en être avant lui.  La notion d’une copie d’impression évoque le fait d’une distance de l’idée à l’impression qui est sa source.  Déjà l’impression serait une traduction du nouménal au phénoménal, premier germe soutiré d’un monde en soi postulé,  inaccessible.  Cette double limitation de l’entendement humain – coupé du monde et dépendant d’impressions dont il ne conçoit que des copies diminuées – fait appel à la modestie(6) et l’expose à la double pression des impressions externes d’un côté et des passions ou de la volonté aussi bien collective qu’individuelle de l’autre.  Dans le procès critique de la connaissance empirique, les seuls arguments présentés sont, dans l’ordre, l’existence du fait et la relation logique.

De son côté Kant reconnaît ces deux arguments dans sa critique de la raison théorique pure. Les formes a priori n’ont de sens que par l’éventuel contenu empirique contingent et objectif auquel elles sont vouées et ordonnées tout en leur étant logiquement antérieures ; voilà l’accroc.  Chez Hume, les règles d’association dérivent totalement d’un exercice naturel sur des copies d’impressions qui les façonnent ; la relation logique reste idéalement subordonnée au fait brut préalablement reçu.  Au contraire, bien que la structure kantienne puisse accepter l’idée d’une certaine genèse de sa manifestation empirique, elle est conçue comme pré-ordonnée, indépendante et innée précisément en vue de respecter l’affirmation du caractère nécessaire et universel des vérités scientifiques établies.  L’association des idées a au contraire chez Hume des propriétés spécifiques dérivées, acquises et constituées exclusivement à partir d’exercices répétitifs(7) ; c’est du moins le cas d’une causalité faite d’impressions internes qui mettent en relation les termes provenant d’une succession constante et répétitive d’impressions externes en y ajoutant l’ingrédient affectif du pouvoir(8) jugé aussi indispensable qu’absent du donné externe représenté.  La réception d’impressions, associées ou non, précède l’association d’idées correspondantes, qui constitue en elle-même une propriété émergente et stable du corps vivant(9), entièrement acquise et analogue aux effets de la gravitation, propriété mesurable acceptée sans autre explication que sa mise en rapport avec la masse.  Autrement dit, la réception passive est première et porteuse d’un contenu passionnel(10) dont elle peut être en partie délestée par l’activité intellectuelle qui est seconde, avec épuration, distanciation et relatif détachement des deux éléments extérieur et affectif de sa source.

Chacun des deux penseurs assume l’écart entre impressions et idées, sensations et entendement, ainsi que le besoin de les faire cohabiter pour rendre compte des complexités de la connaissance.  Chacun met à sa manière l’accent dans l’un des pôles opposés.  D’un côté, la genèse du processus de connaissance part des impressions externes ; de l’autre, la structure d’un savoir unifiant relève des concepts a priori de l’entendement.  Voulant faire la part des deux bouts, Kant avance que sans les concepts, les intuitions sensibles sont aveugles, vouées au chaos des impressions ; mais que sans les intuitions, les concepts sont absurdes ou vidés de tout sens(11).  En vue de relier ces deux parties hétérogènes, il invente un schématisme des catégories, fort élaboré.  Il imagine un agent de liaison des catégories aux intuitions sensibles : ce sont les schèmes.  À chaque catégorie son schème, basé sur le temps pris comme forme des sens externes orientée vers l’activité du sujet.  De plus, chaque schème médiateur est caractérisé par une modalité de la forme temporelle qui relie les impressions externes aux catégories(12).  Sauf erreur, pareille notion ouvre une porte au travail d’expérimentation sur la genèse des structures cognitives à partir de l’exercice endogène des schèmes d’action(13) plutôt qu’à partir d’impressions exogènes qui demeurent un facteur interactif essentiel au développement.

Notes :

(1) TNH-1, page 57, introduction.  Comparer ce rapport militaire/musicien à l’opposition de l’anatomiste au peintre, en conclusion de l’ouvrage : TNH­-3, III, VI, page 251, note 3.

(2) TNH-1, page 59, intro.

(3) Causalité efficiente que Hume a fondé sur l’habitude.

(4) Sans publier de 1770 à 1781 ; avec mention dans une lettre à Markus Herz, datée du 21 janvier 1772, de sa découverte du problème de l’objet, pris dans son rapport au sujet, problème implanté au fond des trois Critiques et qui commande la révolution copernicienne des idées.

(5) Dans le contexte empiriste et nominaliste, idées et impressions sont des images. J-S.Mill souligne encore cet aspect : «Nous ne pensons pas par concepts universels, mais par images concrètes.» d’après Thonnard, page 792, note 3, in PHP.  Ce point rejoint le fait de Temple Grandin qui dissocie langage abstrait et imagination graphique, dans son livre Penser en images et autres témoignages sur l’autisme.  Cette coïncidence me fait penser que le nominalisme a pris forme au Moyen Âge dans un contexte social où les symboles imagés prévalaient dans la transmission d’une foi chrétienne.  Il y a aussi le fait que les images ont préséance sur la parole dans le développement de l’enfant : les aveugles nés disposent du toucher pour pallier à leur handicap.  Les rationalistes modernes ayant misé sur les opérations abstraites, pour ne pas dire algébriques, ils furent contestés par des empiristes qui ont substitué une conception plus concrète, basée sur la notion d’image davantage géométrique à première vue, tout en proposant une sévère critique des formes abstraites avec Berkeley que Hume a endossé sur ce point.

(6) L’envers de cette modestie, donc l’orgueil, se trouve dans le travail productif et le contact expérimental avec la matière brute, travail qui transforme la réalité au lieu de l’interpréter, aspect empiriste et passionnel que les philosophes de l’antiquité avaient mésestimé parce que relégué aux esclaves et aux femmes à cause d’un fait social lourd lié à la reproduction et au travail domestique.  On avait relativement peu ou pas philosophé à partir des travaux d’Archimède, ingénieux mais non intégrés aux concepts créés avant lui.  Descartes avait certes médité et misé peut-être à l’excès sur son invention mathématique majeure, mais Hume n’en a retiré que la promotion d’une morale sociale axée sur la production rentable.  Il faut attendre au XXe siècle pour qu’un théologien empiriste, Bernard Lonergan, ébauche la philosophie d’un «insight sur l’insight» dont Archimède lui fournit un bon modèle.  Avec deux conséquences : la notion d’intuition se voit réduite à sa forme sensible suivant la méthode empiriste endossée par Kant ; les autres formes de l’intuition cèdent le pas à une notion d’insight mieux adaptée au champ expérimental et à son dépassement théologique sitôt qu’on récupère certains schémas de métaphysique empruntés au thomisme.

(7) Revoir note 1 du billet précédent. Piaget fait de cet élément répétitif une propriété innée, endogène ou spontanée des schèmes d’action, propriété qui s’exprime en son temps, suivant la dynamique variable de l’ontogenèse, et qui contribue à la progressive construction des notions et des concepts.  Cette activité du sujet insère l’action expérimentale dans la formation des idées, des concepts et des abstractions.  Chez Hume l’idée de répétition est, sauf erreur, d’abord passivement reçue de l’extérieur et copiée par l’entendement qui cumule  ces données malgré lui ; l’action relève de la volonté rangée parmi les passions conçues comme des réactions affectives et actives aux impressions reçues.  Il y a toutefois une «composante passionnelle de l’entendement», suivant la remarque de Cléro (TNH-2, page 12 note 1) : récupération empiriste de l’amour intellectuel chez Spinoza aussi bien que d’une croyance (foi révélée) qui précède la raison (par l’éducation ?) et exige un effort de compréhension selon Augustin.

(8) L’analyse d’un pouvoir causal – désigné par les mots efficacité, énergie, connexion nécessaire – d’origine strictement interne ne devrait-il pas conduire Hume à poser qu’il comporte un élément affectif original inné, absent des impressions externes et projeté sur elles par un sens commun qui le greffe au monde extérieur ?  Revoir un billet précédent à ce sujet : «C’est là [dans l’âme] qu’est placé le pouvoir réel des causes (…)». Qu’est-ce qui empêcherait Hume d’y arriver ?  Le fait qu’il pense que les notions d’innée et d’a priori sont incompatibles avec le principe empiriste des impressions externes ; sa position rejette ainsi une  dissociation trop marquée du sujet d’avec l’objet.

(9) Impressions, associations et actions correspondent aux éléments du schéma réflexe et à l’organisation fonctionnelle générale du système nerveux.  Le Traité de Hume est structuré grosso modo dans le même sens.  Une morale empirique est une sortie (tome 3) déterminée par des entrées dont la modulation associative (tome 1) s’enrichit principalement de composantes passionnelles (tome 2).  Selon Spinoza, l’élément passionnel constitue une limitation de l’entendement.  Soucieux de mettre en évidence ces limitations humaines, Hume tient un compte particulier des passions humaines auxquelles il consacre le second tome du Traité.  Chez Aristote, la passion désigne un des neuf accidents de la substance.  Chez Piaget, plusieurs termes correspondent de près ou de loin à la passion : affectivité, sentiment, émotion, tendance, énergie, intérêt, effort, volonté, régulation, sympathie, motivation, etc. Ce vocabulaire se retrouve chez Hume qui l’utilise dans le contexte de son système.

(10) Car l’impression externe peut passer directement à l’impression interne affectivement chargée, suivant TNH­-2, I, I, page 109.  Passivité et passion ont ici un sens apparenté qu’on retrouve par exemple dans la Passion du Christ suivie de son Imitation parfois poussée jusqu’à l’absurde.  Je n’exclus pas que Hume exploite et transpose pareil filon, consciemment ou non.  Il s’imprégnait d’une culture chrétienne dans l’unique but de mieux la critiquer radicalement, suivant une tendance déjà observable chez Hobbes selon Thonnard, page 541 note 6, in PHP.  Hume s’astreignait ainsi d’assister une fois par semaine à l’office religieux afin d’admirer l’influence d’un orateur situé à l’antipode de ses opinions, un peu à la manière d’un espion avide du trésor affectif observé, prélevé, transposé.  Simple épiage envieux ?  Sa liste des passions indirectes – orgueil, humilité, ambition, vanité, amour, haine, envie, pitié, malveillance, générosité – peut ici trouver matière et manière qu’il traite dans les parties I et II du TNH-2, pages 109 à 250.  Plus généralement, son traducteur Cléro parle d’une philosophie des passions qui s’articule à d’autres soucis – économie, histoire, politique, morale, religion, esthétique – en les «parasitant» ou en aidant à les «expliquer» (TNH-2, page 13 note 1).

(11) Cette formule de Kant me suggère l’idée d’un désordre ordonné, d’impressions structurées, un peu comme dans la théorie du chaos qui pourrait peut-être donner lieu à quelque réconciliation plus poussée entre Hume et Kant, genèse et structure, objet et sujet, dans le sens dynamique des tourbillons cartésiens et d’une complexification teilhardienne.

(12) Temps et espace sont dits formes a priori de la sensibilité.  L’espace est plus objectif que le temps, parce qu’il relie des objets externes tandis que le temps relie ce qui arrive au sujet percevant.  Ce sujet peut contrôler l’organisation du temps qui relève de son activité propre, dans la mesure où il s’agit d’une propriété de son champ d’activité.  Ce temps propre au sujet percevant s’étendrait aux catégories de son entendement, dont les structures acquièrent ainsi un champ d’action dynamique et historique.  D’où vient une telle conception ?  Probablement de Leibniz dont les monades actives sont situées ; elles ont un point de vue, une perspective spatio-temporelle sur leur relation au monde.  Cette temporalité confère aux catégories kantiennes un point d’insertion historique.  Par exemple, il n’est pas exclu qu’elles se manifestent ou s’expriment dans le temps d’un développement organique, suivant des processus de maturation internes ou innés qui gardent un certain contact avec les conditions du milieu et  rendent expérimental leur exercice.  La notion de schème dit précisément l’interaction possible et nécessaire d’un milieu externe avec un niveau particulier d’organisation interne.  En allemand, les formes a priori de la sensibilité, souvent traduites  par intuitions de la sensibilité, sont plus précisément des a priori anschauungen, points de vue ou dispositions incorporés aux perceptions vives.  Autrement dit, ce serait du hardware biochimique temporisateur : deux billets fin août me suggèrent pareille possibilité : ici et .

(13) Certains travaux de Jean Piaget vont dans ce sens là, à partir d’une source kantienne qu’il dépasse et oriente ; par exemple, Genèse des structures logiques élémentaires, 1959.

Par zero • 2004-01-12 12:27:03
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