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| Publié le lundi 19 janvier 2004Je disais qu’impressions et catégories demeurent hétérogènes(1), un peu comme les principes métaphysiques contrastés du changement et de l’être invariant. Par leur origine transcendantale, les concepts kantiens ont soit un air d’inflexibilité mystérieuse soit un petit côté obscurantiste s’ils excluent toute recherche réfléchie ou expérimentale sur leur compte. Car contrairement à celles d’Aristote(2), les catégories de Kant ne désignent pas des objets empiriques. Elles reflètent l’activité d’un sujet transcendantal qui raisonne en classant les jugements possibles portés sur des choses, comme conditions de leur mise en ordre rationnel à l’intérieur des structures du raisonnement. De ce fait, elles se manifestent à travers le langage verbal(3) en ce qu’elles régissent la mise en mots raisonnés des choses par les sciences. Kant fait donc graviter les objets représentés autour d’un tel sujet – c’est sa révolution copernicienne des idées – plutôt que de faire graviter des sujets mobiles et empiriques autour d’objets que se donnent les sciences vouées à l’objectivité. Trop complètement fasciné ou absorbé par son objet d’étude, un sujet empirique peut tendre à s’oublier ; certains rapports sociaux consécutifs à son attitude l’aident parfois à mieux mesurer les conséquences d’un tel oubli de soi. Pour éviter pareil piège, Kant a recours à un sujet transcendantal(4) isolé, posé comme condition de la connaissance même de l’objet, de manière à contrer la faiblesse du sujet empirique ou du moi psychologique mis en pièces par Hume. Ce sujet transcendantal autorise l’introduction d’une notion de connaissance a priori que Hume avait également écarté de son système exclusivement empiriste(5). On pourrait dire qu’un tel sujet transcendantal est à l’objet ce que l’être de Parménide est au devenir selon Héraclite, du moins dans la mesure où ce sujet transcendantal n’a pas de trait particulier à un individu donné ; il pose un principe d’identité stable qui sert d’ancrage cognitif à la psyché du moi profond(6). Pareilles options soulèvent chez Kant le constant besoin de résoudre la tension accrue entre sensation et entendement, souci qui refait surface dans diverses notions hybrides. J’en retiens trois exemples. D’abord, la notion du jugement synthétique a priori qu’il dit seul scientifique et que les empiristes rejettent en bloc(7). Ensuite, un a priori pratique en morale, qui conjugue les deux impératifs, hypothétique et catégorique, ou encore la situation concrète d’un contexte empirique avec le devoir formel abstrait. Enfin, la notion d’une liberté nouménale active manifestée non seulement en morale(8) mais aussi à divers degrés dans le vivant et dans l’art. Dans le cas de ce dernier exemple, l’œuvre d’art s’apparente au langage verbal où Kant décèle une finalité ; elle est conçue comme résultant de l’exercice d’une finalité libre, ouverte sur l’infini de sa créativité. Quant à l’organisme vivant, son équilibre tient à la mise en œuvre d’une double finalité. Finalité biologique intérieure, fermée sur le maintien de la structure d’un organisme relativement autonome dans son milieu. Mais aussi finalité ouverte sur un monde extérieur à explorer, à exploiter et à refaire en fonction des besoins et des désirs ressentis. Cette double finalité biologique, interne et externe, structurelle et fonctionnelle, constitue une dynamique vivante réalisée en chaque individu à divers degrés de profondeur et d’intensité dans ses fonctions de reproduction, d’alimentation et de relation : autant de manifestations relayées par un langage verbal maîtrisé et conscientisé à divers degrés. Bref, la morale, l’art et le vivant existent et s’expriment dans un univers librement finalisé. Maintenant, que penserait Hume des catégories de Kant ? Je propose trois réponses : a) à titre de condition de possibilité, les formes a priori ne sont pas empiriques(9) et elles n’existent pas ; b) d’ailleurs le schématisme des catégories viole la théorie de la supposition d’Ockham ; on peut sur ce point comparer ce schématisme à l’hypothèse de l’intellect agent(10) ; c) finalement, la solution strictement nominaliste de Hume n’est pas compatible avec le conceptualisme des catégories kantiennes. (1) Cette dualité sensation-entendement remonte au moins à Platon et figure dans son mythe de la Caverne avec l’opposition ombre-lumière, deux aspects indissociables en cas d’opacité cognitive résultant des limitations de l’entendement humain que certains modernes s’évertuent à répertorier afin d’en faire un usage plus approprié. Quant à Hume, après avoir établi les différences et ressemblances entre impressions et idées dans TNH-1 I,I, pages 65-68, il reconnaît plus loin qu’«il y a une opposition directe et totale entre notre raison et nos sens» : TNH-1, IV, IV, page 321. (2) Les catégories d’Aristote décrivent des aspects objectifs de l’être concret, tandis que celles de Kant expliquent plutôt la relation du sujet aux objets satellisés par une révolution copernicienne des idées où le sujet devient solaire, ce que suggère déjà le fait que Hume transpose Newton en morale. Ainsi chez Kant la causalité devient catégorie de l’entendement ou condition de possibilité (épistémologie), alors qu’Aristote en fait une condition de réalité (ontologie) des choses changeantes, principe voisin mais aussi très distinct des catégories de l’être. Après que Hume eut situé la causalité dans l’entendement, Kant y voit la condition de possibilité du groupement hypothétique des données empiriques dans une relation formelle, nécessaire et universelle a priori, indépendante de tout contenu variable ou contingent éventuel, plutôt qu’un résultat probable d’habitudes acquises lors d’expériences particulières. Le concept de substance diffère aussi d’Aristote à Kant, tout comme le statut de leurs catégories ; mais c’est une autre histoire, compte tenu du fait que Hume rejette cette notion de substance ou du moins la transfigure complètement, au point de la rendre méconnaissable, aspect que j’essaierai d’aborder dans un prochain billet. (3) Les catégories kantiennes sont difficilement concevables sans langage verbal, car les formes de jugement correspondantes utilisent la logique grammaticale ; ce qui ne signifie pas une position nominaliste, pour autant que ces formes de jugement trouvent leur fondement au-delà des seules formes grammaticales. Le langage humain a par exemple des ancrages évolutifs dans le cerveau et peut-être même jusque dans le gène. (4) À propos de quelques arguments contre le transcendantalisme, voir ici. (5) Le phénoménisme humien tend à réduire l’opposition du sujet à l’objet, au point d’estomper ce problème bipolaire de la connaissance que le transcendantalisme kantien accentue au contraire jusqu’à l’exacerber. (6) Kant sépare le moi empirique et contingent traité par Hume, du moi pur transcendantal apte à supporter la connaissance des concepts nécessaires. Cette opposition du contingent au nécessaire constitue d’ailleurs une catégorie de l’entendement qui tient compte du fait des jugements nécessaires, démonstratifs ou apodictiques, nettement distincts des jugements assertoriques qui posent ou non l’existence, aussi bien que des jugements problématiques fixant le possible ou l’impossible. Leibniz avait nommé aperception la prise de conscience réflexive d’une perception simple. Kant distingue l’aperception empirique et l’aperception transcendantale d’un moi, conscient à ces deux paliers, dont le seuil empirique est aisément accessible à la conscience commune, contrairement à l’autre plus abstrait et vidé de tout contenu affectif ; ce trait le différencie d’un inconscient freudien qui avoisine plutôt la notion des petites perceptions chez Leibniz, où je flaire un préalable à son concept d’aperception qui comporte divers degrés. (7) B.Russell reconnaît la notion kantienne, en quoi il fait bande à part ; d’ailleurs ce mathématicien philosophe n’endosse pas sans réserve déjà notée l’empirisme radical de David Hume. (8) Bien qu’active, cette liberté nouménale kantienne n’est ni connaissable ni reliée à l’affectivité ; à tort ou à raison, Kant détache cette notion du fait que sa morale rend un filial hommage à la piété de sa mère. Cette liberté demeure pourtant un indispensable postulat de la raison pratique et d’une morale formelle avide de se trouver des contenus empiriques adéquats dont l’entendement évalue le degré de conformité à telle maxime générale qui éclaire ses schèmes opératoires moraux en développement. Cette dernière expression empruntée à Piaget n’exclut pas l’élément affectif, surtout en cas de schèmes relatifs aux personnes ; c’est une question de degrés, variables suivant individus et circonstances. (9) Thonnard, page 793, note 1 in PHP ; «La notion de possibilité dépasse l’empirisme.» Déjà Parménide disait qu’on ne tire rien du néant : «ex nihilo, nihil fit»,. Sur ce plan métaphysique, l’idée de création ex nihilo et du créationnisme achoppait donc bien avant la théorie de l’évolution selon Darwin, lequel rejette aussi tout principe métaphysique utilisé pour expliquer le fait du changement en général et des vivants en particulier. Aristote opposait à Parménide la notion de puissance qui suppose l’existence d’un certain non-être réel ou d’une possibilité en devenir, mais encore trop faible pour exister seule, sans l’acte qui l’incarne. Le schématisme des catégories kantiennes utilise encore un équivalent de cette notion d’Aristote pour relier l’entendement aux données sensibles contingentes. (10) Thonnard, page 643, #403 in PHP. Par zero • 2004-01-19 12:17:05 Permalien | • Réflexions, Savoir 5 Commentaires : Commentaire écrit le vendredi 2 avril 2004 à 23:14:46 (lien) zero Complément sur les parents d'Aristote: «Né en 384 av. J.-C., à Stagire (aujourd’hui Stavros), sur les bords de la mer Egée, Aristote est l’un des quatre enfants de Nicomaque, médecin célèbre, et de Phaétis, issue d’une grande famille de Chalcis.» Tiré de: http://www.infoscience.fr/histoire/portrait/aristote.html Commentaire écrit le mardi 16 mars 2004 à 18:08:31 (lien) zero Il y a celui de Socrate, ici: http://plato-dialogues.org/fr/tetra_4/republic/cavernec.htm Commentaire écrit le mardi 16 mars 2004 à 13:40:41 (lien) piou je voudrai le commentaire philosophique du mythe de la caverne.merci Commentaire écrit le lundi 15 mars 2004 à 21:45:07 (lien) zero Je sais pas. Né à Stagyre en -384 (on le dit parfois stagyrite),«de la famille des Asclépiades qui se donnaient comme ancêtre Esculape, où la profession de médecin était héréditaire. Son père était conseiller intime et médecin du roi de Macédoine...» selon Thonnard. Asclépios en grec = Esculape en latin; réfère à un dieu de la médecine. Emblème familial ? Commentaire écrit le vendredi 12 mars 2004 à 11:52:37 (lien) aristote je veux savoir le nom ou le prénom d'Aristote Ajouter un commentaire |
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