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| Publié le lundi 9 février 2004Qu’ajouter aux interprétations métaphysiques de l’impression externe évoquées plus haut à propos d’atomisme et des rapports cause/effet, être/devenir, âme/corps, accident/substance trop vite esquissés ? Que dire d’abord des trois types d’atomes distingués : impression externe, idée et impression interne ? Si l’impression externe n’a pas d’origine reconnue, ce ne semble pas le cas de l’impression interne qui peut apparemment dériver d’une idée ou même directement de l’impression externe, source unique et critère existentiel des deux autres. Parler dans les trois cas d’atomisme épistémologique fait-il du sens ou est-ce simple bêtise philosophique ? Et l’atomisme ‘psychologique’, celui des affects, doit-il être maintenu en dépit des critiques qu’on en a fait ? Le seul fait d’étendre l’atomisme des impressions aux idées rappelle l’atomisme des Idées chez Platon(1), avec cette différence que, par son principe empiriste, Hume inverse le rapport de l’impression à l’idée, tout comme celui de l’expérience à la théorie. Donnant priorité à l’impression sur l’idée et à l’expérience sur la théorie, il maintient son projet d’introduire dans les sujets moraux la méthode expérimentale. Et si l’impression externe est déjà psychophysique tel que suggéré(2), on peut voir dans l’entendement qui retient l’idée et l’affectivité qui dégage la passion, un clivage, une dissociation transitoire des deux processus intérieurs de nouveau réunis dans l’action. Il s’avère que ce double filtrage de l’impression externe présente des propriétés opératoires qui mettent en valeur le vrai et le bien, par cohérence logique et par ordonnance éthique en fonction d’un système de passions humaines que Hume compare à la gravitation, principe d’unité effective de l’action préalablement planifiée avec la coopération de l’entendement. Cette analogie physique ou cosmique peut faire sourire, mais je me demande dans quelle mesure elle n’est pas simplement l’occasion d’offrir une nouvelle synthèse empirique du rôle joué par l’Idée de Bien chez Platon. Si l’on insiste pour demander d’où vient l’incessant flux d’impressions externes, on répond qu’il est accidentel, sans plus d’explication. Aller au-delà serait transgresser les limites de notre expérience intime du phénomène empirique. Pour justifier l’existence du Monde extérieur, Berkeley invoquait l’intervention d’un Dieu, Esprit qui le crée et le perçoit, lui donnant l’être(6). Mais Hume rejette cet Esprit créateur parce qu’il ne le perçoit pas plus que ce Monde en quelque sorte masqué par l’impression immédiate, un peu comme l’arbre cache la forêt au parasite qui s’en nourrit(7). Il pousse sa logique jusqu’à la négation du Moi dont il morcelle l’existence actuelle en impressions chaotiques. La conscience devient à ses yeux un théâtre de perceptions simples et complexes, sans décor ni support. «L’esprit est une sorte de théâtre où diverses perceptions font successivement leur apparition ; elles passent, repassent, glissent sans arrêt et se mêlent en une infinie variété de conditions et de situations. Il n’y a proprement en lui ni simplicité à un moment, ni identité dans les différents moments, quelque tendance naturelle que nous puissions avoir à imaginer cette simplicité et cette identité. La comparaison du théâtre ne doit pas nous égarer. Ce sont les seules perceptions successives qui constituent l’esprit ; nous n’avons pas la connaissance la plus lointaine du lieu où se représentent ces scènes ou des matériaux dont il serait constitué.»(8) Bref, ce moi conscient est un théâtre délocalisé et dématérialisé, à la dérive ou submergé dans l’océan d’une pensée démunie d’ancrage et d’autre repère que la mise en scène d’impressions atomisées. Autant dire que monde et moi renvoient à Newton et Shakespeare. Ainsi sont disqualifiées par Hume les trois Idées de la raison pure que Kant qualifie d’illusions transcendantales récupérées par la raison pratique au plan moral. Ce point souligne bien le rôle clé que joue sa notion empirique d’impression au seul plan épistémologique. Peut-on trouver meilleur exemple de déconstruction, d’une mise à zéro d’une métaphysique classique où tout est à refaire ? Il semble avoir emprunté sa notion d’impression à Épicure et aux stoïciens qui l’utilisent un peu dans le même sens pour expliquer la connaissance sensible : «l’âme reproduit fidèlement l’impression des êtres sensibles source de nos plaisirs» ; «les objets extérieurs impriment dans l’âme des images semblables à l’empreinte d’un cachet sur une cire molle»(9) qui est une référence directe à la tabula rasa d’Aristote et que Descartes remet à jour. On retrouve là, intacte, la notion d’idées copiées, par l’impact du sensible sur l’entendement, du cachet sur la cire, notion assez voisine des techniques d’imprimerie de la Bible à commencer par la Genèse. Pareils emprunts suggère, par contiguïté avec l’atomisme épicurien, une atomisation d’impressions situées bien en-deçà de la complexe notion d’objet, formée par un sujet empirique conçu plus réactif qu’actif. À ce propos, voici d’abord la conception que Hume se fait de l’objet : «Un objet, dont les différentes parties coexistantes sont liées ensemble par une relation étroite, agit sur l’imagination à peu près de la même manière qu’un objet parfaitement simple et indivisible et il ne réclame pas, pour qu’on le conçoive, un effort de pensée beaucoup plus grand. Cette similitude d’opération nous lui fait attribuer la simplicité et nous imaginons un principe d’union pour supporter cette simplicité et comme centre de toutes les différentes parties et qualités de l’objet.»(10) Ce texte dénonce un rapprochement illégitime de l’objet complexe avec l’atome simple. Il me suggère que l’objet est une construction imaginaire basée, suivant le contexte, sur la mémoire d’une série d’impressions contiguës et unies par des chaînes causales qu’invente l’entendement passivement exposé et habitué à la conjonction constante d’une cause simple – l’impression – et d’un ensemble complexe – l’objet – qui perd sa qualité de substance du fait que ce raccourci magique de l’impression à l’objet est une fiction non fondée. Autrement dit, perçu comme objet, l’esprit est une chaîne d’impressions associées par causalité ou autrement, mettant en jeu idées, mémoire, imagination et affectivité, ce qui n’a rien de simple. Quant au sujet présumé constructeur d’un objet que l’analyse empirique révèle sans support substantiel, il est comparable au moi, changeant et réactif en tant que résultant du chaos d’impressions passivement reçues et sélectionnées à partir d’un jeu d’associations où s’emmêlent hasard et nécessité, diverses contraintes et occurrences aussi bien internes qu’externes. Par ailleurs, si l’impression consciente simple est déjà porteuse en elle-même du double aspect objet et sujet, qui la constitue à la fois comme un en soi et un pour soi, il y a lieu de concevoir l’objet comme un corrélatif obligé du sujet, a fortiori dans la perspective phénoméniste et subjectiviste de Hume. Mais quand l’objet est un produit de l’activité du sujet, comme dans le cas des mathématiques, on peut être porté à postuler une certaine antériorité logique du sujet sur l’objet qu’il génère et qui s’applique aux réalités empiriques. Avec sa notion de catégories a priori, Kant veut rendre compte du fait que le sujet pense et structure l’objet en projetant sur lui son unité et ses catégories constitutives, sans altérer ses contenus empiriques. Ce constat l’amène à distinguer un moi empirique, auquel correspond une aperception empirique de soi, d’un moi pur affecté d’une aperception transcendantale de soi. Malgré son projet d’unifier les sciences, Hume écarte et rejette tout a priori, à cause d’une position empiriste dont le principe même l’empêche d’avoir à réfléchir, sinon à l’existence du sujet (conscience de soi) qui vise un tel projet ou qui se le donne comme objet d’étude, du moins aux conditions de sa possibilité logique qui suppose l’existence d’un entendement actif. De son côté, Piaget examine le développement d’une telle problématique de l’objet dans La construction du réel chez l’enfant, à partir d’un cadre de pensée non associationniste. Notes : (1) Thonnard, page 87 in PHP ; et le billet du 22 septembre 2003. (2) Voir la note 8 du billet précédent. (3) TNH-1, II, I, page 95. (4) C.Chevalley, pages 132-137, «Nature et loi dans la philosophie moderne», dans D.Kambouchner (dir.), Notions de philosophie 1, Gallimard 1995. (5) Reconnu par Descartes. (6) «L’être des objets est d’être perçu, celui des sujet, de percevoir.» (7) Image provocatrice et mesquine que je défend mal. Quand il parle d’idées complexes ou construites, Hume évoque par exemple l’image qu’on se fait d’une ville qui déborde nos perceptions immédiates. Sur ce plan, celle du système solaire ajoute un cran à l’abstraction, car on ne le perçoit jamais, sinon par des calculs qui mettent les choses en place. Il ne conteste pas pour autant Newton ou Copernic, tout en niant l’existence du monde extérieur. C’est pourquoi j’ai l’impression qu’il dissocie science physique et philosophie malgré la méthode expérimentale qu’il emprunte et revendique, un peu comme Ockham avait distingué la philosophie de la théologie pour séparer raison et foi suivant un décret et par souci d’économie. Mon interprétation critique peut tenir au fait que la psychologie expérimentale n’existait pas encore et que cette philosophie empirique en contenait le cocon ou une amorce rudimentaire, du moins à l’intérieur de ce courant culturel anglophone. (8) TNH-1, IV, VI, page 344. (9) Thonnard p149 in PHP. La méditation sur un bloc de cire conduit Descartes à la notion de substance physique. Mais selon Locke, la substance est une idée complexe et relative à plusieurs impressions distinctes, et non pas une idée simple. Alors Hume revient aux impressions simples, suivant la méthode cartésienne qui va du simple au plus compliqué. Et il applique aux impressions le critère d’idée claire et distincte, suivant encore Descartes qui aurait bel et bien écrit «clare et distincte percipere», selon Atlas de la philosophie, p105. (10) TNH-1, IV,VI, page 355. Par zero • 2004-02-09 12:53:37 Permalien | Ajouter un commentaire • Savoir, Réflexions |
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