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| Publié le mardi 31 août 2004Depuis Socrate, la tâche du philosophe consiste à rendre compte des réalités qui l’entourent, dont une société qui l’inclut. Il l’explique et parfois la justifie, non sans parti pris quand il croit vivre dans la meilleure société connue de son temps, s’il ne cherche encore à l’améliorer. Son approche personnelle colore le tableau. Ainsi, Platon et Aristote traitent la société grecque à partir de données distinctes. L’un cherche un modèle idéal ordonné capable de résister aux changements, l’autre observe et classe les régimes existants, se demandant quelle est la meilleure constitution pour les citoyens, sans inventer ni imposer une architecture sociale préconçue à laquelle ils seraient tenus de s’adapter ; pour cela, Aristote sépare nettement théorie et pratique politique sur le terrain, s’opposant au roi philosophe. Platon fonde la structure de sa cité idéale sur la notion d’une nature humaine définie par des vertus essentielles, aussi peu variable que la voûte céleste dont on ne peut que contempler l’ordonnance, qui s’impose également à tous, bon gré mal gré. Son passage raisonné à un ordre social envoûtant le suppose déjà préformé dans l’individu. Plus empiriste, Aristote ajoute des bémols au raccourci(1) du maître ; il examine de plus près la spécificité des formes vivantes qui sont la matière d’une société susceptible de prendre des formes pratiques propres, dont il s’agit de trouver la plus propice au bonheur des libres citoyens de son temps. Du mythe à la philosophie Différence négative Ainsi logé dans l’accident, le négatif hégélien peut investir l’accident possession à son tour, c’est-à-dire la relation de contrariété qui constitue un sous-ensemble parmi d’autres facteurs négatifs ou contingents qui relient une substance à son environnement. De son côté Hume admet, d’une part, que l’appropriation de bien extérieur, de propriété stable, n’existe pas hors de la société(7). Pour lui, la propriété est un bien qu’un citoyen détient seulement dans l’univers social humain. Mais, s’il s’agit de terrain privé, R.Ardrey y voit la trace d’un impératif territorial individuel qui structure le groupe par l’imposition d’une force munie de profondes ‘racines’ animales(8). C’est un peu comme si chez Hume la relation de propriété s’appliquait mieux aux objets inventés par l’homo faber, ce fabricant d’outils dont la possession ou l’échange génère inégalités et rôles sociaux ; le territoire sert alors d’ancrage, devient support matériel des produits fabriqués, éventuellement susceptibles de valoriser le sol en retour(9), humainement parlant. Quant aux éléments, la terre et le feu(10) me semblent premiers exploités dans l’humanisation du processus général d’appropriation, mis au service des besoins primaires d’alimentation, reproduction, exploration, sécurité et organisation des interactions sociales. D’autre part, Hume précise que propriété et justice sont liées par le sens moral du devoir social qui inspire le respect absolu de la propriété d’autrui(11), cautionnée par un tribunal. Chez l’animal, l’institution d’une justice n’existe pas. Cet artifice humain substitue le droit à l’appropriation par la force brute, de manière à neutraliser ce recours animal explicite à la force ; la règle fixe du droit remplace le combat avec un rival rencontré chemin faisant. Ce qui veut dire que si une société décide de s’animaliser le temps d’une guerre ouverte, elle peut faire fi du droit jusqu’à le changer à son avantage, après conquête du bien désiré, pour enfin fixer sa possession conquise dans un droit rénové ou élargi, au besoin. Quand cette circonstance se produit dans les relations internationales, elle relativise le caractère absolu que le droit prête à la propriété. Alors la sélection naturelle l’emporte sur la justice artificielle, et cet absolutisme légal apparaît comme une fiction utile et discontinue, commode tant qu’on y croit et qu’on a les moyens de l’imposer par une force limitée, si requise. Limiter les inégalités, source de guerres Pour lui, richesse et pauvreté ont chacun leurs inconvénients : avoir plus de biens incite aux vices de luxure et d’oisiveté, tandis que le travail bâclé et la bassesse morale sont le lot du pauvre mal outillé. L’écart des statuts économiques accroît le désir du changement en rendant les uns insatiables(13) de biens et les autres envieux des mieux nantis. Pareil état de fait force les humains à former des groupes qui s’affrontent. Ainsi née du besoin, l’économie «est à la base de la société politique, de l’État et des guerres».(14) Or celles-ci, mettant en jeu les 4 éléments, sont plus spécialement destructrices par le biais du feu, dont les traits se comparent à la passion d’avidité que Hume déclare insatiable, perpétuelle et universelle(15). Si elle sollicite une humanisation, cette analogie du feu guerrier avec l’avidité d’acquérir des biens externes est loin d’être maîtrisée ; les guerres d’expansion territoriale en témoignent jusqu’à nos jours(16). Et l’idée humienne sous-jacente d’un apprentissage accéléré par le baptême du feu guerrier, alimente l’instinct foncier de l’animal chasseur glorifié par l’abondance du butin rapporté, quel que soit l’impact sur l’ennemi extérieur ; surtout quand ce dernier est perçu comme une différence négative externe incontournable, qui est à dominer d’autant plus librement et savamment que les territoires sont mieux séparés(17), l’adversaire assujetti, sans craindre sa riposte immédiate contre la métropole, par voie d’air ou d’eau(18). Voulant à tout prix éviter la guerre perçue comme conséquence d’une dégénérescence sociale qui établit, à l’échelle civile, le règne du changement continuel et généralisé déjà constaté par Héraclite, Platon propose deux mesures : il sépare les pouvoirs économique et politique(19), puis il réduit les écarts économiques, respectivement dans La république et Les lois. Cette seconde mesure le conduit à deux autres précautions, peut-être représentatives d’une vision antique de l’économie politique(20) : éloigner la polis de la mer et du grand commerce extérieur, puis limiter les écarts de revenus des citoyens libres, aristocrates minoritaires, qui sont exclus du commerce et de l’artisanat(21) laissés aux classes inférieures privées de droits politiques(22). C’est là le portrait d’une société autarcique et fermée au pluralisme politique, pacifiée par des lois contraignantes et une morale close, qui stérilisent les germes du dynamisme individuel et collectif au nom d’un équilibre statique dogmatique et plus enclin à la tyrannie intellectuelle objectivée qu’à l’idéal d’une démocratie participative. Si possible, une telle société peut réduire les motifs de révolte interne, durant un certain temps, par un jeu de forces répressives ou dissuasives. Mais, comme le montre Machiavel, elle reste exposée aux assauts de guerriers conquérants venus de l’extérieur et susceptibles de bouleverser l’ordre social. Même s’il critique l’unité contraignante et utopique d’une cité idéale chez Platon, Aristote maintient lui aussi l’idée d’autarcie, perçue comme critère de perfection et condition du bonheur(23), à l’image d’un individu mature et vertueux qui trouve son bonheur équilibré dans le bien commun plus que dans le plaisir, selon un eudémonisme opposé à l’hédonisme. Résultat : même si l’économie est première et la politique seconde, les penseurs ont depuis lors planché avant tout sur la philosophie politique, conçue pour régler tant bien que mal une économie autrement livrée à elle-même. Depuis les fragments d’Héraclite, y a-t-il une philosophie qui investigue directement ce feu intérieur, les passions économiques ou l’avidité d’accaparer les biens extérieurs, feu qui nourrit une part des échanges entre citoyens ? J’ignore si quelque ‘philosophie économique’(24) cible à sa source instinctive ou dans ses variations individuelles, cet appétit économique considéré avant même sa régulation sociale, politique ou légale(25). J’imagine qu’il varie beaucoup d’un individu à l’autre, tout comme l’appétit sexuel, qu’il est exposé aux impacts de l’environnement et sujet à des spécialisations ou même à des dérèglements, des déviations capables de produire leurs effets d’entraînement qui vont jusqu’à déterminer historiquement une dominance locale et expansible : tout cela peut entrer dans le cadre d’un conditionnement géographique et historique déjà entrevu(26). Les religions canalisent l’énergie intérieure par une voie morale que Hume réoriente vers le droit économique. Freud parle de sublimer l’énergie de certaines pulsions sous forme de créativité, par déplacement des buts sexuels vers des activités socialement valorisées, dont l’art et la science ; alors pourquoi pas vers l’économie ou vers la morale, replacés dans des contextes écologiques qui pourraient les moduler. Grâce à des formes d’émancipation qui modifient les mœurs avant de repousser l’application des normes de tolérance légale, une industrie p or no en voie de développement définit peu à peu son champ d’action et exploite l’économie du désir virtuel dans des variations sur le thème du plus vieux métier du monde. Répondant à la demande d’une stimulation libidinale permissive, susceptible d’être façonnée de multiples façons astucieuses, cette industrie croise deux avidités, dont l’une embauche l’autre : celle du gain d’argent régit celle d’un désir renouvelable et techniquement démultiplié, qui dépossède l’individu épris ou dépendant d’un instinct détourné de son but reproducteur initial. A priori comme à l’usure, il se pourrait que cette déviation cimente des sous-cultures qui dévoilent un fondement autrement censuré, masqué, sinon inédit de liens sociaux à explorer pour mieux découvrir les ressources éventuelles de cette forme particulière d’hédonisme, mis à part son côté révolte, réaction contre la répression et l’interdit. Mais mordue par l’avidité du gain, l’industrie ne vise que la rentabilité du marché ouvert à coup de tronçonneuses. Vers une société meilleure Reste à confirmer ou non ce type d’amitié, dans la vie réelle(30). Se soucier de liberté d’autrui me semble jusqu’ici compatible avec la constitution démocrate qui évalue le mérite du citoyen à son degré de liberté. Aristote propose que la meilleure société, nommée politie ou politia, est un mélange d’oligarchie et de démocratie(31), où la concentration des richesses et du pouvoir politique chez quelques-uns est régulée par des élections libres qui sélectionnent les meilleurs dirigeants de l’État pour tous : sans cette régulation, la séparation des pouvoirs économique et politique n’existe pratiquement plus. De fait, ce mélange aristotélicien se trouve appliqué dans l’Angleterre de Hume, dont la philosophie morale incline toutefois vers l’oligarchie(32), tandis qu’Aristote cherche un juste milieu entre la gouverne des riches et celle des pauvres. C’est que dans une société moderne ouverte et dominante, l’équilibre bascule tôt ou tard vers la course à l’enrichissement de part et d’autre, dans un élan où les riches sont avantagés au départ, du seul fait que leur avidité est renforcée par des possessions déjà cumulées. La philosophie de Hume constate et consolide même cette tendance vers l’accroissement des inégalités économiques. Dans cette course, le groupe hétérogène des ‘pauvres’ est forcé d’admirer béatement et passivement tous ces biens qui leur échappent aux mains de quelques oligarques toujours plus avides. Suivant leur degré de pauvreté, ils sont plus ou moins dévorés par la passion sociale d’envie, passion indirecte. Malgré leur sort parfois humiliant, ils sont conviés à rester membres d’une proclamée ‘meilleure société’(33). Leur vote démocratique massif ne changerait rien à l’écart grandissant qui les sépare d’une riche minorité dominante, à cause des contraintes de la concurrence extérieure et parce qu’il ne peut en rien modifier la priorité mondiale de l’économie sur les politiques locales. Cette priorité se voit même renforcée par l’alternance de gouvernements dont la droite tend chaque fois à minimiser un peu plus l’élément politique, si bien que le jeu politique de la démocratie s’affaiblit graduellement au total, s’étiole au profit des oligarques. Ce droit de vote leur paraît donc d’autant plus insignifiant que le pluralisme démocratique tend à diviser son impact politique au lieu de les rallier, tiraillés qu’ils sont d’une part par l’envie qui les fait rêver et d’autre part par l’humiliation d’une condition sociale qui les culpabilise, les submerge au point qu’ils ont peine à la mesurer, à défaut de termes de comparaison pertinents. Ce qui les pousse soit vers la haine de classe, soit vers l’indifférence envers le politique dont l’intérêt pour eux-mêmes est relativement négligeable, par rapport aux intérêts économiques dont on leur rappelle incessamment la priorité. Plus la démocratie est ainsi délaissée par les ‘pauvres’ alors qu’elle est en principe conçue pour eux, plus quelques riches peuvent dominer une économie qui étend son contrôle sur l’arène politique du peuple soit divisé, soit démotivé. Problème banalisé ; solution inconnue. J’ai l’impression que sa musique sociale se joue sur un clavier relationnel étendu qui combine relations d’autorité selon Platon et philosophiques au sens de Hume. (…) Notes : Par zero • 2004-08-31 18:22:09 Permalien | • Réflexions, Savoir 2 Commentaires : Commentaire écrit le jeudi 30 décembre 2004 à 15:06:03 (lien) zero Merci de souligner son nom: http://hebergement.ac-poitiers.fr/l-jonzac/Info_Gen/JHypphilo.htm Commentaire écrit le mardi 28 décembre 2004 à 09:14:25 (lien) lelievre charlotte jean hyppolite Ajouter un commentaire |
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