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| Publié le dimanche 14 novembre 2004David Hume reprend donc à Platon l’idée que l’économie est à l’origine de la société et de ses inégalités. Mais au lieu d’y voir un facteur de dégénérescence, il assume qu’elle est le moteur dynamique nécessaire au progrès social. Il s’agit dès lors d’ajuster les lois de manière à pacifier les tensions sociales qu’elle génère et accroît, en tenant compte des traits d’une nature humaine ancrée dans l’animalité, qui fonde l’économie et les lois. Dès lors, l’économie prend les devants sur la loi qui supporte son ordre dynamique. Des études en droit, suivies d’occupation commerciale, ont probablement incité ce fils de petite noblesse à conformer sa pensée philosophique au statut supérieur du Royaume Uni auquel l’Écosse est jointe depuis 1707. Ces éléments biographiques me paraissent inspirer l’optimisme relatif d’une pensée morale qui contraste avec le ‘pessimisme’ d’un Rousseau, que R.Ardrey dit sous-informé(1). C’est ainsi qu’avant Nietzsche, Hume renverse un thème de morale chrétienne affecté d’un sévère augustinisme qui sanctifie l’humilité. Il avance au contraire que l’orgueil est une passion liée aux vertus héroïques. «En général, nous pouvons observer que tout ce que nous appelons vertus héroïques et tout ce que nous admirons comme variantes des qualités d’âme et d’élévation de l’esprit n’est rien d’autre qu’un orgueil et une estime de soi fermes et bien établis, ou bien participe largement de cette passion. […] Aussi découvrons-nous que de nombreux déclamateurs religieux dénigrent ces vertus comme purement naturelles et païennes et nous représentent l’excellence de la religion chrétienne, qui place l’humilité au rang des vertus et corrige le jugement du monde et même celui des philosophes, lesquels admirent si généralement toutes les manifestations d’orgueil et d’ambition.»(2) Cependant, le système de Hume conduit à un jugement moral nuancé, plus équilibré que celui de Nietzsche sur ce point(3). Dans un écrit populaire de 1741, Essai sur l’orgueil et la modestie, il explique par une légende, qui fait allusion à l’attelage de l’âme chez Platon, comment l’orgueil ou Confiance en soi dégénère vite au contact du monde s’il s’égare et s’allie à la Folie et au Vice en distanciant Sagesse et Vertu qui lui préfèrent la Modestie.
Puisque Hume reconnaît avec Platon que l’économie accroît les inégalités qui génèrent des tensions sociales, il ne s’agit plus de contrer le développement économique, mais plutôt de l’activer en lui fournissant un cadre législatif stabilisateur sans lequel anarchie et rébellions entravent toute possibilité de progrès économique paisible et durable, ce qui est déjà en soi un grand défi de croissance sociale. De là vient la nécessité d’instituer un gouvernement appelé à établir ces règles de vie sociale les plus favorables à la croissance des richesses et à légiférer en conséquence. Cette législation a pour but premier de gérer la modalité d’échanges économiques qu’un gouvernement représentatif élu a le mandat de rendre acceptables dans une communauté donnée. Cependant, ces lois ne peuvent longtemps s’appliquer si elles ne sont pas fondée sur des principes moraux conformes à la nature humaine, en harmonie avec l’objectif général et impératif d’une prospérité économique désirable par ses bienfaits et voulue par une majorité, malgré les inégalités suscitées. Ce désir de prospérité collective n’élude pas les compromis et contraintes politiques soulevés en cours de route(4). Car il s’agit d’amortir les motifs de tensions accrues, aussi bien au plan subjectif individuel, intérieur ou moral, qu’au plan objectif des domaines social, politique et culturel. Ceux-ci sont plus complexe, parce que construits sur l’attitude morale des individus qui développent un sentiment d’appartenance au groupe, lequel évolue au gré des débats suscités dans l’opinion publique ; d’où l’invite à s’en instruire et d’y participer, d’apporter son point de vue.
Émergées de l’interaction des sentiments moraux individuels, ces conditions objectives répondent aux soucis de base communs, tels que : identité, stimulation ou curiosité prise à titre d’avide ouverture au monde en relation avec soi, et sécurité(5). Je veux tâter ces mobiles logés entre le sujet individuel et l’objet social. Primo, les inégalités permettent le développement d’une identité personnelle en fonction des aptitudes, choix et expériences confrontés au marché du travail(6). Deuxio, l’insertion sociale s’effectue dans l’actualisation d’alliances et de conflits vécus par l’individu en cours de route. Tertio, chacun apprend à vivre et à gérer sa vie au mieux, en tenant compte de ses droits face à ceux des autres, dans le cadre de règles qui procurent une sécurité minimale et hors desquelles la nature sinon la société pose tôt ou tard ses sanctions.
Identité et propriété Chez Hume, ces trois facteurs psychologiques à incidence éthique et politique correspondent en partie au traitement original de la propriété, de la justice et de l’amitié. Pour lui, la propriété privée n’existe que socialement et déliée du travail humain, malgré l’avis de Locke(7). Elle est le fruit d’un état social dérivé du besoin de régler les échanges économiques. La première règle d’appropriation nécessaire consiste à sécuriser le bien précaire et rare revendiqué par chacun, exposé à l’envie et pouvant donc être ravi sans détérioration du bien, par un acte de violence. Cette éventualité du vol serait la principale source des troubles sociaux. Hume précise que c’est le cas des biens externes, à l’exclusion des biens de l’esprit et ceux du corps que nous possédons sans qu’on puisse nous les ravir à l’état intact(8). Quand leur mobilité sociale se double de rareté, ils acquièrent une valeur économique qui fluctue en fonction de l’usage et de l’échange pratiques qu’on en fait. Ces circonstances, qui font le prix des biens externes et stabilisent leur possession, prêtent à l’idée que le moi n’est rien d’autre qu’une fiction de fragments épars ou groupés, un contenu social concret plus consistant et objectif, accepté ou reconnu(9). Ainsi socialisé, le Moi subjectif d’abord éclaté, sans substance simple, retrouve dans ces biens monnayables un adjuvant identitaire tangible qui le relie concrètement au Nous social valorisant. L’ultime indice de cette appartenance vitale du Moi au Nous social se vérifie dans la gloire attachée au soldat prêt à sacrifier sa vie pour la patrie, aussi bien que dans l’auréole du martyr. Ces formes d’héroïsme permettent d’inclure dans cette lancée les actuels suicides volontaires en Islam, peu importe la garniture de leurs mobiles : nationale, religieuse, territoriale, pétrolière, etc. Seule compte ici l’appartenance de l’individu sacrifié au tout qui le transcende, quel qu’il soit(10).
Investis par l’appropriation, les biens externes peuvent acquérir une valeur matérielle plus autonome, qui supplée au néant relatif du moi dont le déficit d’être est remplacé par ce qu’il a et ce qu’il en fait dans son milieu social : l’avoir et l’usage colorent l’appropriation d’objets mesurables, pratiquement intégrés à la substance complexe du moi socialisé. Car ce n’est que transitoirement qu’ils sont liés à tel moi fictif, contingent, susceptible d’être au besoin nié ou même éliminé, comme pour larguer les amarres d’avec son possesseur ou son capitaine jaloux, en quelque sorte ; cela peut conduire jusqu’au parricide, régicide et déicide sous leurs multiples aspects. Il arrive ainsi que la réalité du bien externe relayé d’une main à l’autre est socialement mieux établie, reconnue, plus manifeste et durable que celle du proprio devenu accessoire et remplaçable, sauf pour ses intimes. Ce moi fictif associé à l’esprit et au corps par l’imagination, est donc précairement lié aux biens externes convoités mais précieux au point qu’on souhaite comparer leur possession, quels qu’ils soient, à égalité avec celle des qualités inaliénables du corps et de l’esprit. Par ce biais, le bien externe possédé appartient corps et âme à son proprio dont l’identité subjectivement imaginaire et fictive devient ainsi socialement trafiquée par procuration légale, pour ainsi dire(11).
Ainsi, deux aspects relatifs aux biens extérieurs acquis sont à distinguer : 1/ l’acquisition du bien dans les faits, qui signe l’appropriation ou l’appartenance suivant le degré d’attachement, surtout affectif mais aussi cognitif, du sujet à ce bien externe ; 2/ suivie du traitement, de sa mise en valeur qui part d’une stabilisation sociale, de l’inclusion légale sécurisante du bien acquis et reconnu tel dans le réseau social, avec des recours en cas de contestation. Par ce biais, fortement relié à la sécurité de l’appropriation du bien externe au même titre que celle du corps ou de l’esprit, l’identité devient bio-sociale. Elle prend dès lors une extension où prévaut la relation à l’environnement, ce qui l’oppose à l’identité substantielle simple évacuée, laquelle est plus étroitement biologique et imparfaitement réalisée selon Aristote, je présume. Pourquoi ? Peut-être parce que les notions modernes d’économie expansive, suivies de celles d’éthologie et d’écologie, prennent virtuellement moins de place dans l’antiquité, à cause d’un déploiement insuffisant de la notion du milieu naturel vital(12). Il se peut que le développement historique et social des sciences modernes et de la biologie ait contribué à ce déplacement de l’intérêt qui irait du noyau de l’objet étudié à ses méthodes ou conditions d’accès plus instrumentées et légalisées ; ce qui conduit à l’appropriation de l’objet, entre autres au moyen du brevet d’invention étendu à l’objet modifié et ainsi ‘socialement’ récupéré(13). Débat actuel tourné vers l’avenir, remuant d’anciennes racines de la philo du droit peut-être susceptibles d'aménagements circonstanciés; je n’ai pas examiné cette question.
L’enjeu social consiste donc à rendre la possession d’un bien externe par quelqu’un, aussi stable et constante que celle des biens de l’esprit et du corps(14), du moins tant que son possesseur légitimé le veut ainsi. Cet expédient artificiel convenu assigne à la possession du bien acquis, sinon à l’identité du proprio devenue fiction pratique pour légiférer sur les conditions du transfert des biens, une valeur absolue, inviolable et sacrée(15) qui va jusqu’à transcender la vie du possesseur. C’est ce qu’atteste l’exécution des volontés testamentaires lors d’une succession(16). Un tel lien post-mortem prolonge aussi le préhistorique culte des morts enterrés avec des objets symboliques ou familiers qui les caractérisent, dont ils sont reconnus possesseurs permanents et exclusifs, ce qu’un monument commémoratif vient parfois confirmer. Ce type de legs indique une forme de respect envers le mort enseveli et exprime aussi les liens affectifs des proches les plus attachés au défunt, soucieux de matérialiser leurs souvenirs sous cette forme sacralisée transmise aux générations futures, voisine de la croyance en une survie(17). Sur ce, je quitte déjà l’examen du rapport de l’identité à la propriété, qui concerne ‘l’identité de la possession’(18), celle du proprio, en demandant sans plus ce qu’elle devient quand la référence à la possession inaliénable du corps et de l’esprit par l’individu concerné se voit un tant soit peu relâchée ou morcelée pour quelque raison, dans la pratique aussi bien qu’en théorie, comme dans le cas de l’esclavage et des brevets, par exemple.
Notes : (1) R.Ardrey, p.99, The Social Contract, Delta book, N.Y., 1970. Son évaluation de Hume et Rousseau référerait à des idées antérieures à leur rencontre. (2) D.Hume, p.225, TNH-3,3,2. À rapprocher de : «J’ai déjà observé que l’esprit a une propension beaucoup plus forte à l’orgueil qu’à l’humilité […]»,Hume,p.241,TNH-2,2,10 ; et de «Il se peut que quelques-uns […] soient surpris de m’entendre parler de la vertu comme suscitant l’orgueil, qu’ils tiennent pour un vice ;», Hume, p.134, TNH-2,1,7. (3) B.Russell évalue les doctrines de Nietzsche: vraies, utiles ou objectives ? B.R., p.778-784, HPO. (4) En régime démocratique, les politiciens servent d’interface humaine entre une économie agressive, une législation qui la régule et leurs effets sur le peuple. (5) Aspects abordés dans les tomes du Traité, relancés par R.Ardrey ; cf. billet du 2004-07-10 11e alinéa. (6) N.Alter et J.-L.Laville, La construction des identités au travail, dans Sciences humaines, #149, mai 2004, p.36-38. (7) Précise note 7 du 2004-08-31 : Hume, p.103 note 8 et p.108 note 2, aux p259-260, TNH-3,2,2+3. (8) C’était plus vrai avant un certain trafic d’organes, sans parler de celui des esclaves, ce qui déstabilise ou caractérise en partie les repères invoqués par David Hume. (9) «Notre moi, indépendamment de la perception de quelque autre objet, n’est rien en réalité ; c’est pour cette raison que nous devons tourner notre vue vers des objets extérieurs et qu’il nous est naturel de porter le maximum d’attention à ce qui nous est contigu ou à ce qui nous ressemble.» Hume, p.186, note 9, TNH-2,2,1. (10) Regard sur la place de l’individu dans l’Islam. Ajouter l’article de J.-F.Dortier, Amour, désir et sexualité en Islam, dans Sciences humaines, #131, octobre 2002, p.40-43. Aussi celui de A.Testard, Mourir pour son maître : aux fondements de l’État ?, Sciences humaines, #151, juillet 2004, p.30-31. (11) Voir l’article sur la crise de l’identité ; celui de C.Halpern, Faut-il en finir avec l’identité? dans Sciences humaines, #151, juillet 2004, p.12-16 ; enfin celui de N.Journet, L’insaisissable individu, Sciences humaines, #131, octobre 2002, p.48-49. (12) Revoir les expressions ‘milieu naturel’, ‘milieu vital’, et ‘lieu naturel’, dans les billets du 2004-03-09, 2004-04-20, et 2004-05-12. (13) Parti de breveter l’humain, j’arrive au forum et au débat sur la question juridique, enfin à cet article. (14) «il faut qu’ils cherchent un recours, en mettant ces biens à égalité avec les avantages établis et constants de l’esprit et du corps.» Hume, p.89, TNH-3,2,2. (15) «lorsqu’un homme s’impose des règles générales et inflexibles quant à sa conduite avec les autres, il considère certains objets comme leur propriété qu’il suppose sacrée et inviolable.» Hume, p 141, TNH-3,2,6. (16) B.Russell opine contre les héritages. (17) Cf. note #10 ci-haut, sur un fondement de l’État. (18) «Or il est certain que l’identité de la possession renforce la relation des idées qui naît du sang et de la parenté, […]» D.Hume, p.146, TNH-2,1,9. Ici, relations philosophiques d’identité et de contrariété sont imbriquées, avec celles d’autorité : Hume, p.79-80, TNH-1,1,5. Par zero • 2004-11-14 18:35:38 Permalien | Ajouter un commentaire • Réflexions, Savoir |
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